On est ensemble ! / Portrait #6 : Amy

On est ensemble ! / Portrait #6 : Amy

On est ensemble ! / Portrait #6 : Amy

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, nous passons la porte de la boutique Amy Gallery, place de la Ferme de Richemond, le long du parking Victor Hugo !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Aminata Thione. J’ai ouvert cette boutique autour du wax il y a bientôt 18 ans. J’en suis l’unique salariée !

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Cela va faire bientôt 30 ans que je vis à Bordeaux avec ma famille, mes enfants et petits-enfants. Mais l’existence de la boutique date d’il y a 18 ans. Ce qui m’a orientée vers la couture, c’est d’abord la curiosité. Au début, je cousais pour m’amuser. Je ne savais pas vraiment coudre, à part les boutons, des petites choses comme ça ! (rires). Et puis, petit à petit, c’est quelque chose qui m’a interpellée. Au début j’ai commencé par des coussins pour chez moi, des rideaux, des petites retouches. Et au fur à mesure que j’avançais, ça m’intéressait. J’ai appris à utiliser une machine à coudre. Mais la création est venue après. Parce que pour ma part, je ne crois pas qu’on peut apprendre à une personne à créer. C’est la personne qui exprime ce qu’elle a en elle à travers le tissu.

Je peux te demander ce que tu faisais avant la boutique, dans une ancienne vie ?
Mon ancienne vie commence au Sénégal. Au départ, je voulais être professeur d’EPS ! A l’époque, je faisais beaucoup de sport. Et puis les événements de la vie font que j’ai ensuite dû travailler. J’ai dans un premier temps aidé ma soeur à gérer sa boulangerie, ses affaires. Après, j’ai rejoint mon mari. S’est ensuite posée la question de reprendre mes études. Mais ce n’était pas trop ça ! Je n’étais pas faite pour les études, je suis plus manuelle.

Quand tu es arrivée à Bordeaux, tu n’étais pas encore couturière alors ?
Non, pas du tout en effet. C’est une bonne question ! Quand je suis arrivée à l’époque, je ne savais pas quoi faire. On m’a proposé de faire quelques ménages, mais, comment dire, ce n’était pas mon truc du tout… Voilà ! Je l’ai fait pendant un mois. J’étais tout le temps malade. Un jour, alors que j’étais malade et arrêtée justement, je me promène Rue Sainte-Catherine. Je m’arrête alors devant la vitrine Armand Thierry, il y avait une très belle veste. Je me suis dit, “Ce sont bien des personnes qui font ça! Pourquoi ne pas essayer?”
Peu de temps après, comme par hasard, à Saint-Michel, au marché, je trouve le même tissu dont était confectionnée cette veste ! Je l’ai acheté, j’en ai même acheté presque une dizaine de mètres ! Je me souviens bien, ça avait fait tilt dans ma tête. Je m’étais dit : “Maintenant, je vais essayer de la coudre, cette veste !”.
Aujourd’hui, j’ai toujours le tissu, et cette première veste que j’ai faite avec. Je l’ai gardée longtemps, le temps d’apprendre les bases. J’ai pris des cours de couture, je me suis achetée une toute petite machine ainsi qu’une surfileuse. Et tout ce qu’on faisait en cours, je le refaisais à la maison. C’est finalement une histoire toute simple !

Ça a été difficile d’ouvrir cette boutique ?
Je dirais à la fois oui et non. Mon mari m’a bien épaulée lors du démarrage. Il est dans l’enseignement mais a pris à l’époque presque 4 ans pour m’aider à faire les démarches, demander, acquérir les bases du commerce. Il m’a beaucoup apporté. Jusqu’à ce que je gère cette affaire seule.

Qu’est-ce qui te plaît à Bordeaux ?
C’est une très grande ville mais en même temps c’est comme un grand petit village. On y est tranquille. Pour ma part, c’est une ville que j’adore, on s’y sent si bien.
Ma clientèle est très éclectique. Je vois tout le monde : tous les âges, et presque toutes les origines. J’ai parfois des Américains, des Mexicains… Ils passent devant la boutique, et ils rentrent. J’adore ! Tout cela est toujours aussi stimulant, même au bout de 18 ans.

Tu es donc créatrice, entre autres, de vêtements en tissu wax. Qu’est-ce qui te plaît dans le fait de créer ?
D’abord, le tissu wax, matériau que j’utilise, j’aimerais en parler un peu. Créer sans connaître la matière, c’est créer dans le vide ! Donc, le wax, ce textile africain de plus en plus apprécié, j’essaie de créer en l’adaptant à la mode occidentale. Je fais des robes afro-contemporaines. C’est déjà un métissage !
J’ai toujours travaillé avec le wax. Je l’ai parfois mélangé avec d’autres matières : la fourrure l’hiver, le jean ou le lin l’été, par exemple. Cependant, depuis 2-3 ans, au vu de l’engouement qui est apparu autour de ce tissu, j’ai décidé de me concentrer dessus. Actuellement, je le mets en valeur dans tout type de vêtements, sur des chaussures, des bracelets, des colliers…
Attention, il n’existe pas que le wax dans les textiles africains. Citons également l’indigo, qui vient principalement de Guinée. Cela dit, on peut trouver de l’indigo un peu partout dans le monde, en Asie notamment. Il existe toutefois certains indigos, caractérisés par une texture et des dessins particuliers; quand on les voit, avec un oeil affuté, on peut déduire de quel pays d’Afrique ils viennent : Mali, Togo, Guinée, Gambie, ou une certaine partie du Sénégal. Hormis l’indigo et le wax, on peut aussi parler du tissage traditionnel. Il peut venir d’un peu partout du continent africain : Côte d’Ivoire, Sénégal… Aujourd’hui, le métier a tellement évolué qu’on arrive à confectionner des bandes de tissage allant jusqu’à un mètre de largeur, ce qui n’était pas le cas autrefois.

Rappelles nous un peu l’histoire du tissu wax. C’est un héritage hollandais, c’est ça ?
C’est une très longue histoire. Le wax est originaire de l’île de Java, en Indonésie. Les Anglais et les Hollandais avaient des comptoirs là-bas. Au début du XIXe siècle, il y avait beaucoup de révoltes dans ces comptoirs, à Sumatra et alentours. Pour rétablir l’ordre, les Hollandais partirent au Ghana recruter du personnel militaire. Quand le boulot fut terminé, en rentrant, tous ces Ghanéens rapportèrent avec eux du batik, ce tissu javanais imprimé grâce à une technique à base de cire, “wax”. Ces textiles eurent un énorme succès. Pour te donner une idée, à un certain moment, le tissu wax avait la même valeur que l’or ! Seuls les notables pouvaient alors porter des tenues confectionnées dans ce tissu.
Bref. La seconde partie de l’histoire commence quand les Africains se sont appropriés ce textile : ils se mirent à le confectionner sur place et à y imprimer de nouveaux motifs. Quand on regarde différents wax aujourd’hui, on s’aperçoit que certains motifs sont typiques d’Indonésie, comme la fleur d’hibiscus par exemple. Cette plante ne poussait pas en Afrique subsaharienne ! D’autres motifs sont quant à eux clairement “africains” : l’hirondelle, ou encore “les chiens aboient, la caravane passe”.
Le wax est donc issu d’un brassage culturel entre l’Asie, l’Europe et l’Afrique. L’Africain s’est inspiré de textiles anciens comme le bogolan notamment, avec les motifs javanais, puis le wax africain est né lorsque nous nous le sommes appropriés.

Donc, le matériau textile wax est très important pour toi. Via l’immense variété de ses motifs, avec toute leur symbolique, via le dynamisme de ses couleurs, on imagine l’imagination débordante qui doit t’habiter quand tu as un projet en tête. Peut-on en savoir plus sur tes sources d’inspiration quand tu confectionnes un vêtement ?
Pas facile de répondre. Tout m’inspire ! A la réflexion, ce sont les gens qui m’inspirent le plus. Les vêtements que je vois sur les gens, leur silhouette, leur style… Je scrute tout ! Mon oeil imagine une autre silhouette sur la personne, un détail coloré en harmonie avec son style… Je ne vais pas surprendre, cet oeil est typiquement celui d’une couturière. Après, bien sûr, je dis ça mais, si tu viens me voir avec un projet de vêtement, il faut aussi que le wax te parle. Si le motif, si la couleur, bref si la pièce ne te communique rien, alors ce n’est pas celle qu’il te faut !
La musique m’inspire aussi beaucoup. Ici à la boutique, j’écoute presque toute la journée la radio, c’est souvent de la musique.

Tu as également une casquette d’entrepreneur. Qu’est-ce qui te plaît dans le fait d’entreprendre?
Répondons franchement. Quelque part, ça me dérangerait qu’on me donne des directives. C’est une forme de soumission qui ne me plaît pas. Là, je suis toute seule, mon propre patron. Je suis bien comme ça !

Tu travailles seule, mais ton travail, il a une sorte de dimension collective. C’est important pour toi ce lien que tu crées ?
Pour moi, ne pas créer seul, c’est la base de la création. Je m’explique : quand je crée une robe, ce n’est pas seulement pour moi, il faut que ça plaise un minimum ! Si je vends du wax et que ça n’intéresse personne, je vais commencer à me poser des questions. Je vis et travaille ici, à Bordeaux. On est loin d’une culture africaine dans laquelle le wax est quelque chose d’acquis. Ca peut plaire, ça peut ne pas plaire ! Alors j’essaie de le faire connaître, de le faire aimer, de dire que c’est possible de l’adopter dans la culture d’ici. De plus en plus de gens s’intéressent au wax, une demande se développe. Mais on est loin d’une véritable démocratisation. Alors que même une toute petite ceinture en wax dans une tenue sobre, ça reste classique tout en ajoutant une touche d’exotisme, et c’est beau !
J’essaie de transmettre cette beauté en la transposant dans cette culture occidentale, ici à Bordeaux. Toucher les gens par cette beauté, je trouve que c’est tenter d’établir un lien fort entre ces deux cultures.

Pourquoi ce nom pour ta boutique, “Amy Gallery” ?
Je m’appelle Aminata, Amy vient de là. Gallery, au départ, c’est parce que je faisais beaucoup de masques et de statuettes. C’est parti de là… Désormais, je suis beaucoup plus dans la confection.

Parlons de tes origines. Tu viens du Sénégal…
Oui. Pour être exacte, j’ai un métissage entre le Mali par mon arrière-arrière grand-père et le Sénégal par ma grand-mère. Mais je ne suis jamais allée au Mali. Je suis Sénégalaise, j’ai grandi au Sénégal.
Aujourd’hui, avec ma longue vie à Bordeaux, je cumule deux cultures. Mes enfants et petits-enfants sont nés ici. J’adore ces deux pays, mais cela fait si longtemps que je vis à Bordeaux que je m’y sens bien, comme lorsque je vivais à Dakar au Sénégal avant. D’ailleurs, aujourd’hui, quand je pars en vacances au Sénégal, au bout de quelques jours, j’ai envie de rentrer à Bordeaux, la ville me manque. Je me retrouve un peu comme “écartelée” entre ces deux cultures.

Qu’est-ce que ces racines sénégalaises représentent pour toi ?
Elles sont très importantes ! Celui qui renie ses racines, il ne se reconnaît plus. Je garde ce socle là. Je suis Africaine, née au Sénégal, avec une seconde facette bordelaise qui m’enrichit et me construit. C’est inattendu, mais à Bordeaux, j’ai appris énormément sur mes racines : j’ai dû prendre du recul et relativiser par rapport à elles. J’ai alors compris que l’essentiel, c’est de prendre des deux côtés ce qu’il y a de bon et sans cesse aller de l’avant. On ne peut pas s’asseoir comme ça et s’arrêter ; il faut toujours remettre en cause pourquoi ceci, pourquoi cela !

Quand tu te rends au pays, tu te sens Bordelaise ?
Ah ! Oui, quand j’y vais, on me dit souvent “Tu viens de France ? Paris ? “ Ce à quoi je réponds la tête haute : “Ah non madame, non non, je n’habite pas à Paris , j’habite à Bordeaux !” (rires) Je suis fière de le dire ! Quand je pars à Paris, je suis pressée de revenir… La qualité de vie à Bordeaux est vraiment incomparable. On y est tranquille, on s’y sent bien. Chaque matin, j’aime aller prendre mon bus, mon tram, venir sur le cours Victor Hugo, parfois prendre le temps de flâner comme je veux à Saint-Michel, Rue Sainte-Catherine… Voilà ! Il n’y a pas de souci !

Plus tard, tu te vois retourner au Sénégal ?
Oh, pas pour le moment. Peut-être à la retraite, je ferai l’aller-retour. Peut-être me rendre de temps en temps là-bas et revenir ! De toutes façons, la retraite, je ne sais même pas quand est-ce que je vais la prendre…

Comment tu vois le continent africain aujourd’hui ? Comment tu le vois demain?
Je pense que la priorité, c’est l’éducation. Nous, le continent africain, on se cherche toujours. Parce que vu l’histoire qu’on a : la traite des Noirs, la colonisation… Il y a eu tout ça, et pour un continent entier, pour se refaire, il faut du temps. Le temps de se trouver.
Pour instaurer une vraie stabilité, au niveau politique, ça prendra du temps. Je ne suis pas d’assez près les affaires politiques mais il commence à y avoir une petite évolution. On commence petit à petit à parler de certaines choses, à lever certains tabous. Lui laisser du temps. Regarde l’Europe et les Etats-Unis. Ces continents ont bien connu un brassage de guerres et de révolutions, non ? Or, leur construction après ces événements ne s’est pas faite en 30 ans, ni même en 50 ans, n’est-ce pas ? Nous l’Afrique, on a eu l’indépendance il y a tout juste 60 ans, si je ne me trompe pas. Je ne pense pas qu’entre 1960 et 2017 qu’on puisse reconstruire un aussi grand continent ! Il faut être lucide. Il y a des conditions ! Il faut qu’on nous laisse le temps que tout cela bouille.
Tiens, c’est comme si on préparait ensemble un grand plat pour tout le monde. Le thiéboudiène, tu connais ? C’est notre plat national de riz au poisson. Cuisinons-le ensemble. Tu vas me dire, comment on le fait ? On va d’abord chercher du poisson. Et le poisson, il vient d’où ? Il peut venir de loin ! Bref, il faut prendre le temps de récupérer du bon poisson. On le prépare, on le lave. Puis il faut éplucher les légumes. Ensuite les nettoyer. Ajouter le persil, l’huile, l’oignon, ça vient de partout hein ! Attendre que ça commence à prendre forme. Voilà. Quand notre thiéboudiène prendra un peu forme, on y ajoutera beaucoup de laurier. On attendra que ça sente bon. A ce moment, on pourra alors apporter le riz sur la table. A ce moment, on pourra commencer à le goûter tous ensemble. Mais cette étape, pour le continent africain, on n’y est pas encore. Ca donne envie ! Mais il faut être lucide et très patient.

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
La démarche est bonne et enthousiasmante. C’est important de présenter des thématiques qui montrent l’Afrique dans le bon sens. Je pense que l’aspect culturel et musical est incontournable mais qu’il faut également inclure un aspect intellectuel. Celui-ci pourrait se présenter sous la forme de débats participatifs, avec des experts. Je prends un exemple tout bête qui part de mon expérience personnelle. J’ai souvent croisé dans ma boutique un nombre trop important de jeunes nés à Bordeaux et qui ne connaissent pas très bien leurs origines. La plupart s’est certes déjà rendue au pays, mais pas en dehors des périodes de vacances. En tant que grand-mère, je trouve que c’est très beau d’aller voir la famille ; cependant, c’est trop léger, il faudrait aussi que cette génération connaisse un peu mieux le continent.

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma