On est ensemble ! / Portrait #5 : Jacques de Kalakuta

On est ensemble ! / Portrait #5 : Jacques de Kalakuta

On est ensemble ! / Portrait #5 : Jacques de Kalakuta

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, rencontre avec Jacques, qui nous parle de Normandie et de Côte d’Ivoire, de United Souls et de son nom à particule !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je m’appelle Jacques, et j’ai créé la marque United Souls, des t-shirts en coton bio, chacun joliment illustrés d’une figure marquante de la lutte pour les droits civiques. Je fais également partie d’un collectif de “vinyls diggers” (passionnés de vinyles) et de production de concerts, Kalakuta Productions. Nous nous intéressons aux musiques des années 70-80 jusqu’à aujourd’hui, qui font le pont entre les deux rives de l’Atlantique noire : Space Echo, Verckys, Franco et le OK Jazz

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je suis né en Côte d’Ivoire. A 9 ans, je suis venu m’installer en Normandie. Puis, vers 20 ans, je suis retourné en Côte d’Ivoire. Comme un retour aux sources, j’y ai appris à connaître mon père resté là-bas. Homme politique, de son nom Pierre Goba, il a servi le premier président de la Côte d’Ivoire, Félix Houphouët-Boigny, en tant que directeur de la sûreté et ambassadeur de la Côte d’Ivoire au Liban. Cette “rencontre” a forgé ma conscience politique. A ce moment-là, je me suis rendu compte de toute l’histoire commune entre la France et la Côte d’Ivoire. Ce dont je n’avais jamais pris conscience ici.
Mon diplôme en poche, je retourne en France où je mène divers projets, dont une création de start up. Progressivement, je me tourne vers la communication et le community management. On me propose un poste à Toulouse, où je vis désormais. Mais je rencontre toujours cette condescendance, ce paternalisme vis-à-vis de l’Afrique. Et puis, en 2010, il y a la crise ivoirienne. A l’époque, les médias occidentaux et français font une lecture très subjective de l’événement, allant parfois jusqu’au mensonge ! En en discutant avec mes collègues, je passe pour un nationaliste ivoirien et un anti-Français.
Bref, cette situation crée une urgence en moi, celle de faire connaître les grandes figures des cultures africaines. Pas dans un esprit de défi ou de revanche, mais au contraire dans l’espoir de partager les humanités africaines, qui constituent un socle culturel commun au continent. La création de la marque United Souls fut donc un peu comme une thérapie pour moi ! (rires)

Tu n’es donc pas Bordelais mais Toulousain ! Pourtant, tu as une affection particulière pour la ville de Bordeaux, où on peut notamment trouver tes produits à La Manufacture.
Oui, j’aime beaucoup cette ville, j’y viens souvent pour mixer. Quelque chose me frappe toujours : le dynamisme du milieu associatif, et notamment les associations qui militent pour la conscience noire. Ce n’est pas anodin. L’association bordelaise Mémoires et Partages, fondée et animée par Karfa Diallo, effectue, pour ne citer qu’elle, un travail formidable de devoir de mémoire autour de la question noire. D’ailleurs, et je fais un peu sa promo, un “couz” a créé Negus, le premier journal papier dans lequel les Noirs prennent la parole en France. Ses plus grosses ventes se font ici, à Bordeaux !
[ndr : Negus est un titre de noblesse royale en Ethiopie, seul pays d’Afrique n’ayant pas été colonisé]

Avec la création de la marque United Souls, tu marques ta volonté de rassembler autour de messages forts. C’est important pour toi ce lien que tu crées ?
Oui. Quand je suis revenu en France, je me suis confronté à toutes ces idées reçues, même parmi mes amis : “en Afrique, il n’y a que des dictateurs”, “ils sont incapables de s’autogérer”…etc. J’ai ressenti ce besoin profond de fédérer. Je ne me limite pas à la question noire, même si c’est de là que je suis parti. En fait, j’ai axé mon positionnement sur la lutte pour les droits civiques : la liberté, l’égalité entre couleurs de peau, entre les sexes… Travaillant dans la communication, j’ai vu dans la création d’une marque un moyen d’identification très puissant : autour, on se fédère, on se crée une communauté, sans distinction de race soit dit en passant.

Je suis parti d’un constat simple mais évident : la langue française étant un vecteur commun à un certain nombre de pays africains et à la France, tous ces territoires partagent un héritage commun. Même si les personnes représentées sur nos T-shirts sont en elles-mêmes fédératrices par l’universalité de leur lutte… Enfin, comme il s’agit de supports avant tout, pour ceux qui ne connaissent pas certaines figures – Patrice Lumumba, Fela Kuti, Aimé Césaire, … je ne sais pas ! – j’ai cherché à accrocher leur curiosité par la force iconographique, permise grâce au talent des illustrateurs Aimssie, Joy Hanoun, ou encore Olivier Bonhomme.

J’ai commencé par Lumumba, qui fut un visionnaire : premier ministre de la RDC (République Démocratique du Congo), il a oeuvré pour l’indépendance de son pays, grand comme 5 fois la France et alors la propriété du roi des Belges, Baudouin. Doté d’un sous-sol extrêmement riche et pourtant l’un des pays les plus pauvres. Donc en tant que héros national de toute l’Afrique, c’était important pour moi de commencer par lui. L’illustratrice portraitiste, je lui ai montré plusieurs photos, elle a vu celle de Lumumba et m’a dit “Ce regard ! C’est par lui qu’il faut commencer.” Or elle ne savait pas qui il était, lui, au regard haut, assis sur cette jeep, juste avant qu’on ne l’emmène se faire fusiller. Ce moment est très fort, il écrira juste après une dernière lettre à sa femme, la célèbre Lettre à Pauline , qui est un manifeste pour la liberté du peuple congolais, que je t’invite à lire.

Dans les figures que j’ai choisies, il y a également des artistes, comme par exemple Fela Kuti, fondateur de l’afrobeat et musicien révolutionnaire. En bon musicien, il a dit “Music is the weapon of the future”. Moi, quand j’écoute ce groupe bordelais qui fait justement de l’afrobeat, l’Afro Social Club, avec aucun noir dedans, je me dis que Fela, dans sa tombe, il doit se dire que le futur, c’est vachement bien ! Je pars donc de l’Afrique, en rendant hommage aux personnalités qui luttent pour les droits civiques. Mais tu vois, je ne me limite pas à ce continent : il y a le commandant Massoud, Rosa Parks, etc…

United Souls, comment t’es venue l’idée du nom ?
Au début, j’avais cette idée fixe d’unité culturelle de tous les pays d’Afrique. J’avais eu un énorme flash et trouvé “USA : United States of Africa” ! L’idée du siècle ! (rires). En travaillant le concept, j’ai laissé tomber l’idée de se focaliser sur des pays et j’ai trouvé ce nom, United Souls, qui reflète plus une idée d’universalité du message. et moins de division.

Et Jacques de Kalakuta, c’est un vrai nom à particule ?
Oui, c’est mon trait de noblesse (rires) ! Non, mon vrai nom, c’est Jacques Goba. Kalakuta, c’est en référence à la république de Kalakuta créée par Fela Kuti ! Au début, quand je me présentais avec notre collectif Kalakuta Productions, je disais “je suis Jacques de Kalakuta” ! A un moment donné, c’est passé comme un nom… J’assume mon aristocratie !

Tu as donc des racines et une vie en Côte d’Ivoire. Qu’est-ce que ce pays représente pour toi, quel rapport tu entretiens avec lui ?
Mon père était un grand patriarche. Il est décédé aujourd’hui, mais il a laissé une grande famille : j’ai 31 frères et soeurs, de 14 mamans. Son épouse principale, une intellectuelle, directrice des écoles, dirigeait la maison. Bref, j’ai grandi au milieu de personnalités extraordinaires. J’y retourne de temps en temps, même si une grande partie de ma famille est désormais en France. J’ai encore cette plaie – qui se referme grâce à United Souls – que la souveraineté de mon pays a été bafouée.

Quand tu te rends là-bas, est-ce que tu te sens Toulousain, ou Français ?
Ni l’un ni l’autre. En fait, je n’ai pas la nationalité française. Je me suis toujours défini en tant qu’Ivoiro-Normand ! Bon, attention, ça fait 30 ans que je suis en France hein ! Je suis imprégné de la culture française comme de la culture ivoirienne. Je n’ai pas envie de demander la nationalité française “juste pour les papiers” ; je n’ai pas besoin d’avoir la nationalité pour me sentir Français.

Est-ce que tu as des projets là-bas ? Plus tard, tu te vois y retourner, t’y installer ?
Bien sûr ! J’ai envie de faire pas mal de projets humanitaires. Mais je n’ai aucune envie de taper à la porte de l’UE et des ONG. C’est pour ça que j’aimerais bien que United Souls fonctionne. Mon projet serait d’unir les enfants dès le plus bas âge pour comprendre cet héritage commun entre la Côte d’Ivoire et la France. C’est parce qu’il y a partage de cultures que l’humanité existe. Ce n’est pas une problématique de races, il n’y a pas d’humanité supérieure ou inférieure.

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
L’enjeu majeur du développement du continent africain est l’accès à l’information. Il faut d’une part une prise de conscience de cette culture commune au continent, de cette africanité, via la parole des intellectuels du continent, et d’autre part le moyen de pouvoir s’informer de manière plus générale, plus librement, plus facilement. Ce qui est super, c’est qu’avec Internet désormais, c’est déjà en train de se mettre en route ! J’ai toujours pensé que si l’Afrique s’unissait, elle allait s’en sortir. Il est urgent de sortir l’unité africaine du rêve !

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
Alors, je pense à un détail qui n’en est pas un, écoute : dans les personnalités africaines que vous inviterez, anticipez longtemps à l’avance le problème des visas. Pourquoi ne pas prévoir un scénario avec une webconférence Bordeaux/Mali au cas où ? Il n’y a pas beaucoup de décalage horaire. Ce n’est pas très compliqué à organiser.
Et si on était fous, pourquoi ne pas faire deux éditions du festival en simultané, l’une à Bordeaux et l’autre au Mali ? Avec une interaction via webconférence ? Ce serait comme démultiplier la force de frappe, non ?

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma