On est ensemble ! / Portrait #4 : Anthony

On est ensemble ! / Portrait #4 : Anthony

On est ensemble ! / Portrait #4 : Anthony

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, fête de la musique, c’est Anthony, aka Kool A, qui s’est prêté au jeu de notre interview !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Anthony, 29 ans, alias Kool A sur scène. Je suis musicien depuis maintenant 10 ans, producteur au sein d’un petit label associatif Paper Heals Music, et fondateur d’une association culturelle à but humanitaire, Hip Human Hope.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Ma famille est d’origine rwandaise. Mais je suis né et j’ai grandi à Bordeaux. Après un bac ES à Talence, j’ai fait un IUT Tech de Co. J’ai poursuivi ensuite en école de commerce mais c’était sans grande conviction.
En parallèle, je faisais déjà pas mal de musique. Après mon diplôme, j’ai passé beaucoup plus de temps là-dessus. J’ai alors sorti un EP 4 titres puis tourné pendant 2 ans à Montréal et dans plusieurs villes de France. Une super expérience ! Nous avons pu rencontrer beaucoup de partenaires. L’équipe s’est aussi ouverte ! Sur cet EP, l’arrangement est plutôt simple : rap et chant sur de la guitare. Mais c’était efficace.

Qu’est-ce qui te plaît ici à Bordeaux ?
J’ai ici tout mon réseau. Sans mes amis, tous ces projets n’auraient pas pu aboutir ! On fait beaucoup de choses collectives. C’est super, on essaie de mettre en valeur des talents via la force de ces collectifs. Et l’efficacité du réseau est aussi redoutable lorsqu’on organise des soirées pour récolter des fonds. Le bouche à oreille fonctionne bien.

Tu as plusieurs casquettes aujourd’hui : musicien, producteur, actif dans ton association… Peux-tu nous en dire plus sur tes activités ?
Tout part de mon activité de musicien. Avec les autres musiciens, ça fait longtemps qu’on joue mais on ne se considère pas comme professionnels puisqu’on n’est pas des intermittents. Cela dit, pour la majeure partie, on fait ça à plein temps.
Il y a un an, nous avons créé un petit label associatif : Paper Heals Music. Il est domicilié ici d’ailleurs ! Au sein de ce label, on fait tout de A à Z : on joue, on enregistre, et on produit les artistes qu’on aime bien. Ce label nous permet de produire notre musique, Kool A, WorldWide Kids mais nous produisons aussi des artistes comme la chanteuse Anaëlle, alias Naë.

Par ailleurs, j’ai aussi créé depuis 2012 l’association culturelle à vocation humanitaire Hip Human Hope. Son objet est, par la sensibilisation du public bordelais à la situation en Afrique et notamment au Rwanda, d’effectuer des actions concrètes sur le terrain, en complémentarité avec les associations humanitaires locales.
Avec le public bordelais, nous utilisons la musique comme pôle d’attraction. C’est ce qu’on aime faire, alors c’est comme une porte ouverte pour nous pour leur offrir quelque chose, apporter notre pierre à l’édifice. Ça passe par des interventions dans des écoles, l’organisation d’événements, de concerts… Lorsque l’intervention n’est pas en soi un concert, j’aime terminer par un petit concert, c’est toujours sympa. Voilà pour la partie bordelaise.
Concernant notre action au Rwanda, on s’insère dans la chaîne humanitaire en travaillant directement sur place avec les associations humanitaires déjà présentes. Concrètement, cela peut être du transport de matériel, de leur récolter des fonds de leur payer du matériel… Assez souvent, il s’agit de payer des frais de scolarité. Voilà, on utilise nos moyens jeunes, modernes pour récolter des sous ! La seule chose qu’on leur demande en retour c’est de pouvoir suivre les résultats et les retombées de nos actions après coup. Nos sources de revenus sont le plus souvent le bénéfice des droits d’entrée à nos soirées, mais nous passons également par des cagnottes en ligne diffusées sur les réseaux sociaux. La dernière nous a quand même permis de récolter 500€ ! L’intégralité est reversée pour le Rwanda. Plus tard, j’aimerais évoluer dans l’industrie musicale tout en continuant ma vie associative.

Dans ton métier, tu composes des textes, tu crées, c’est important pour toi de créer ? 
Important, je ne sais pas. En tous cas, c’est une des seules choses que je sais faire et que j’aime faire : jouer de la musique et produire de la musique avec d’autres personnes. J’ai pas à me forcer à le faire. Je le fais naturellement.

Tu parles souvent au pluriel, “nous”. Le collectif, c’est aussi important pour toi ?
Au fait, tous ceux avec qui je bosse, j’ai un jour été auditeur de leur musique. C’est grâce au collectif que tous ces projets se sont montés ! Et puis j’aime ça, j’imagine que je ne pourrais pas travailler seul. D’abord par caractère, et aussi parce que, avec WorldWide Kids, chez Paper Heals Music par exemple, on est riches de nos talents divers.

Hip Human Hope, Paper Heals Music… comment as-tu choisi ces noms ?
D’abord, tous ces noms sont en anglais. J’ai surtout parlé anglais quand j’étais jeune : bilingue, je parlais avec ma famille en anglais. Et puis, j’aime beaucoup écouter de la musique anglophone, de la soul, tout ça.
Une autre raison, c’est que j’avais aussi envie que ces projets puissent devenir internationaux. Hip Human Hope : dans “hip”, il y a l’idée de gâchette. Pour Paper Heals Music, bon, il y a le rapport à l’écriture, au papier… En fait, je ne sais plus exactement, on a choisi ce nom à plusieurs.

Tu as des origines rwandaises. Quel rapport tu entretiens avec ce pays ?
En fait, toute ma famille vit au Rwanda, mon père notamment. Il n’y a que ma mère qui est ici.
J’y vais souvent, une ou deux fois par an. J’ai la chance d’avoir ce rapport à l’Afrique fréquent. J’ai bien conscience que c’est une chance donc j’essaie de bien utiliser ces séjours. Je fais en sorte que ça ne reste pas un truc uniquement personnel ou familial.

Lorsque je me rends là-bas, on fait des trucs avec les jeunes sur place : on fait des équipes, on fait de la musique pour eux, on récolte de l’argent. En ce moment, nous travaillons sur un projet nommé Rape Survivors. Il vise à aider les enfants nés pendant le génocide au Rwanda. Ces enfants ont besoin d’une aide psychologique. Ils ont besoin aussi de repères car ils ont vécu des atrocités. Avec Hip Human Hope, on va essayer d’organiser une grosse action d’ici la rentrée. Le temps de bien ficeler les clips, la campagne de levée de fonds et tout le reste.
Le processus habituel pour ce genre d’action est le suivant : ici à Bordeaux, je demande juste aux musiciens de bien écrire sur le sujet donné. Moi, je m’occupe du texte. Ensuite, je pars là-bas et je tourne les vidéos. Je mobilise des lieux, comme Inema Art Center, à Kigali, où des jeunes viennent danser par exemple. Je leur demande l’autorisation de les filmer, de faire un truc un peu créatif avec eux. La vidéo que je monte à partir de tout ça sert à lancer une campagne pour une association que je connais là-bas. Je ne suis donc pas dans l’humanitaire concret puisque ce n’est pas moi qui vais les aider concrètement. Mais je suis dans la chaîne d’action. En l’occurrence, pour Rape Survivors, c’est une asso qui s’appelle Healing Plan (anciennement Best Hope).

Tu vois le contraste entre Bordeaux et le Rwanda. Tu cherches donc à donner un peu de ce qu’on t’a donné…
Dans mon éducation, la charité commence à la maison. Depuis que je suis petit, je vais au Rwanda. Je suis une espèce d’enfant-roi, j’ai des baskets, tout ça… Quand je reviens ici à Bordeaux, j’ai trop tendance à oublier. La différence pour moi est marquée. Bon, ça ne veut pas dire qu’il y a des “plus heureux” et des “plus malheureux”. Mais on part avec plus de chances dans la vie quand même.
Je ne me suis pas vraiment posé la question d’aider. Si j’ai l’opportunité de le faire, je le fais, c’est tout ! Et puis je suis bilingue anglais. Autant l’utiliser quand j’en ai la possibilité. Et surtout, tout ça a pris une telle ampleur ! J’ai pas mal de potes qui ont dynamité ces projets et qui se sont investis dedans maintenant. Oui je suis très fier de ce qu’on fait !

Plus tard, est-ce que tu te verrais t’y installer ?
J’aimerais avoir une partie de ma vie là bas. Mais c’est encore flou. Ce pays représente ma famille. Son histoire est assez exceptionnelle également je trouve. Dans tous les événements négatifs, très durs, qu’a vécus la population, il y a quelque chose de positif qui émerge.
Pour beaucoup de pays africains, son dynamisme en fait un modèle. Je parle de la mentalité : il y a une volonté générale de s’en sortir sans dépendre des autres. Vraiment, moi, ça m’inspire. Après, je n’ai pas visité beaucoup de pays africains mais pour en avoir traversé quelques uns, j’ai eu l’impression que les Rwandais se caractérisent par une grande rigueur. Tu vois, c’est un petit pays, très ordonné, les gens se lèvent tôt le matin, se couchent tard le soir, travaillent dur… Ce sont des signes positifs pour le développement. Les gens ont besoin de ça, d’aller de l’avant. Moi, c’est ce que j’aime bien là-bas.

Est-ce que tu te sens « Africain » ?
Français, Rwandais, je ne sais pas…

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Je vois une Afrique assez divisée, mais bon c’est normal. J’aimerais une Afrique qui se connaît mieux. Je dis ça, je ne suis moi-même jamais allé en Afrique francophone. Je pense qu’en France, beaucoup ne connaissent pas l’Afrique de l’Est aussi. A mon sens, ces divisions devraient s’atténuer avec ce projet de passeport continental africain. Il y aurait moins de complications pour aller voir la famille, le frère, etc…On tendrait juste à être mieux organisés entre nous. On pourrait enfin profiter de nos ressources, profiter de nous-mêmes. Il faudrait également qu’on ait une sorte de politique commune.
La dernière fois que j’étais au Rwanda, il se tenait un sommet de l’Union africaine : tous les présidents africains ou leurs représentants étaient là, au Rwanda. Rien que ça, c’est déjà un bon début. De plus en plus d’accords, d’échanges commerciaux, de pays, de compagnies, qui n’existaient pas avant et qui se sont développés. On s’oriente dans la bonne direction.
Après, l’Afrique c’est immense ! En termes de superficie, ça regroupe les Etats-Unis, le Canada et le Moyen-Orient ! Réussir à créer une véritable union dans tout ça, c’est du temps et du travail. Mais pour le moment, cette immensité du territoire pose directement le problème des déplacements intercontinentaux : il n’y a pas de train, et les connexions sont difficiles ou inexistantes. Se déplacer coûte très cher par rapport au pouvoir d’achat local. Par exemple, si depuis le Rwanda, je veux aller en Côte d’Ivoire, il vaut quasiment mieux rentrer en France pour aller à Abidjan. D’ailleurs à ce sujet, actuellement, l’un des objectifs du Rwanda est de devenir une sorte de hub : sa position géographiquement centrale sur le continent rend pertinent ce projet. Concrètement, à Bugesera, la construction d’un gros aéroport devrait démarrer.

Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi les spécificités de chaque pays. Un Festival Africain Contemporain à Bordeaux, t’en penses quoi ? Ça t’inspire quoi ?
C’est une bonne idée. Concernant la musique, je voudrais quand même parler d’une chose. Ce qui me gène un peu dans la plupart des festivals dits “africains” c’est qu’on parle de musique africaine en mettant tout dans le même panier. Alors qu’il y a plein d’artistes africains qui ne font pas ce qu’on pourrait appeler de la musique africaine mais qui s’en inspireront.
D’autres font de la musique plus soul, etc… C’est bien de faire participer des acteurs touchés ou impliqués ou d’origine mais il faudra éviter le cliché réducteur et folklorique. Faites attention dans votre programmation musicale !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma