On est ensemble ! / Portrait #3 : Mariam

On est ensemble ! / Portrait #3 : Mariam

On est ensemble ! / Portrait #3 : Mariam

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Pour ce troisième portrait de notre série, nous avons rendez-vous avec Mariam, alias Mademoiselle Saëlle !

Bonjour ! D’où viens-tu ? Quel est ton parcours ?
Bordelaise, j’ai toujours été créative ! Dessin, peinture, couture, photographie… Enfant, je me suis rarement ennuyée. Après une licence à l’Ecole de Communication Visuelle de Bordeaux, je pars un an faire une césure à Londres. De retour à Bordeaux des idées plein la tête, je m’inscris en master de design à l’école de Condé, que je viens de terminer. En parallèle, je suis depuis quelques années graphiste/illustratrice free lance.

Qu’est-ce qui te plaît à Bordeaux ?
D’abord, la ville est magnifique. Elle n’a pas toujours été aussi éclatante ! Quand j’étais plus petite, je l’ai connue grise, plus fade… La transformation a été radicale. Ensuite, ce qui me plaît ici, ce sont les gens. J’aime les Bordelais ! Ils ont toujours cette générosité, cette envie de faire découvrir des endroits sympas. A part ça, c’est une ville de plus en plus dynamique. Il s’y passe plein de choses, des salles de concert ouvrent, des artistes et des entreprises viennent. Plus ça va, moins on s’ennuie ici !

Tu es graphiste, illustratrice, blogueuse… et j’en passe. Créatif, ton travail a aussi une dimension collective évidente. On sent ton désir de créer des liens, de rassembler. C’est quelque chose d’important pour toi ?

Quand je travaille sur des projets, ce qui me plaît, c’est certes la dimension créative, mais aussi le fait que ce soit utile à d’autres. Le beau pour le beau, d’accord, mais il faut que ça serve à mon entourage ou à la société !
Durant mes études, j’ai réalisé, comme projet personnel, une campagne d’affichage contre les incivilités dans Bordeaux. A ce moment-là, je vivais à Cenon. Dans les transports en commun pour me rendre en cours ou au travail (j’étais hôtesse d’accueil au Mama Shelter à l’époque), je n’en pouvais plus des personnes qui ne respectaient rien. Finalement, ça a bien marché, la mairie l’a repérée (Bordeaux, Ensemble) et l’a diffusée dans toute la ville !
Dans mes projets actuels, j’essaie de simplifier la vie des Bordelais grâce à Maitika, la startup que je viens de rejoindre en tant que Directrice Artistique et Community Manager.

“Mademoiselle Saëlle”, pourquoi as-tu choisi ce pseudonyme ?
Au moment où je cherchais mon nom d’entrepreneur et d’artiste, je m’intéressais de plus près à mes racines. Or mes parents sont Peuls et viennent du Sahel, plus précisément du Mali. J’ai féminisé ce mot “Sahel”, en “Saëlle”. Voilà !

Peux-tu nous en dire plus sur cette ethnie peule, sur tes racines ?

J’utilise au quotidien les noms de famille typiquement peuls de mes parents, « BA » pour mon père et « SOW » pour ma mère. L’ethnie est reconnaissable par leur teint clair, les traits fins, cultivant la discrétion et l’élégance dans leurs actes et paroles. Peuple nomade, on ne connaît pas exactement leurs origines mais on les suppose éthiopiennes, égyptiennes, libyennes…Il y a eu pas mal de métissage ! Aujourd’hui, on les retrouve dans toute la région du Sahara, notamment du Sahel. Leurs ancêtres sont des bergers, et constituent la noblesse de cette région d’Afrique. J’ai donc de quoi être fière !

Est-ce que tu as des contacts avec ta famille du Mali ? Qu’est-ce que ce pays représente pour toi ?
J’ai eu la chance, enfant, d’aller presque tous les étés au Mali voir ma famille. J’ai ainsi pu tisser un lien fort avec elle. Enfant, j’avais appris le peul et le bambara, je pouvais communiquer librement avec eux ! Malheureusement, j’ai oublié ces langues… Avec mes études et le travail tout l’été, ça doit faire 7 ans maintenant que je n’y suis pas retournée. Ce lien me manque.

Comment perçois-tu cet héritage ? Est-ce que quand tu te rendais au Mali, tu te sentais Bordelaise ?
J’ai eu la chance de grandir dans un milieu privilégié à Bordeaux, mais sans personne qui me ressemblait. Quand j’allais au Mali, je n’avais pas forcément l’impression de ressembler à mes pairs, moi la Française… et vice versa.
Avec les années, je recommence à m’intéresser à cette culture malienne ; cela transparaît dans ce que je crée. Dans mes projets actuels, par exemple celui en collaboration avec mon cousin, Gilles Koné, alias Zatie’s Art, je cherche à recréer ce lien. C’est comme si j’essayais de remplir un vide que j’avais là depuis un moment. Et si plus tard, j’ai la chance d’avoir des enfants, j’aimerais leur transmettre cet héritage.

Plus tard, tu te vois t’y installer ?
Pourquoi pas, un jour ? Si je peux faire quelque chose de concret, si je peux tenter un projet, alors oui ! Il me manque la langue et certaines coutumes ; mais étant une personne qui s’adapte très rapidement à toutes les situations, et ayant encore de la famille là-bas, alors pourquoi pas ?

Tes créations te permettent de recréer des liens, de combler ce vide. De cet héritage malien, peul ou plus largement africain, peux-tu nous expliquer quelles sont tes sources d’inspiration ?
Alors ! D’abord, il y a le design. J’ai un oncle designer, Cheick Diallo, dont le travail est reconnu en France, aux Pays-Bas et au Mali. Ses travaux m’ont beaucoup inspirée.
Ensuite, citons l’architecture. L’une de mes cousines est architecte (Mariam Sy Macalou – Projet Architerre à Tombouctou) et le mari d’une autre (Philippe Lemineur – Anvers) également. C’est effrayant, il y a eu beaucoup de destructions dans cette zone de Tombouctou depuis, alors qu’elle est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Par ailleurs, un souvenir très fort a imprégné mon imaginaire. Mon père, passionné de musiques africaines et latines, passait ses vinyles le week-end, tout le temps ! Plus tard, ses amis, passionnés également, m’ont fait découvrir des artistes maliens qui m’inspirent aujourd’hui. Celui qui m’a poussé à faire de mes origines une force est Florent Mazzoleni, personnage incontournable à Bordeaux.
Enfin, Internet, les réseaux sociaux, Pinterest… me permettent l’accès à une iconographie gigantesque sur mon pays et sur la manière dont vivent ses habitants, les Peuls, les Touaregs… Leur façon de s’habiller, de se coiffer, leurs maquillages, leurs tatouages… Tout un monde que je connaissais à peine et que je redécouvre, avec son esthétique si particulière !

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
L’Afrique du Nord-Ouest est en train de devenir de plus en plus dynamique. L’entrepreneuriat et les investissements se multiplient : Amérique, Asie et Europe. On est de moins en moins dans le “pillage”, et plus dans l’entraide et le développement. Aujourd’hui à Bamako, je peux croiser des Chinois qui parlent largement mieux bambara que moi ! C’est impressionnant !
Surtout, il faudrait que les Africains deviennent complètement acteurs de ces projets. C’est en train d’être amorcé aujourd’hui. Je le vois avec la plupart des membres de ma famille, nés au Mali mais qui ont étudié à l’étranger. Ils sont finalement retournés au pays pour ramener leur connaissance et y développer leurs projets innovants. Leurs enfants font aujourd’hui la même chose. Ici en Occident, beaucoup de choses ont déjà été faites, le marché est saturé. Là-bas, ce n’est pas encore le cas !

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
Il faudrait donner des informations sur les peuples et tribus locales. Peu de gens s’intéressent au fait qu’avant qu’il y ait toutes ces frontières si propres et droites, beaucoup de peuples aux différentes langues, coutumes et croyances vivaient en harmonie. Cela permettrait aussi de ne pas mettre tous les peuples dans le même panier, d’apprendre à les différencier et les apprécier.

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma