On est ensemble ! / Portrait #22 : Pascal

On est ensemble ! / Portrait #22 : Pascal

On est ensemble ! / Portrait #22 : Pascal

Kélé est parti à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : le Festival Le Maquis, qui aura lieu les 28 et 29 Septembre 2018 à la Guinguette Chez Alriq.

Rencontre avec Pascal, patron du restaurant Le Samanké ! Cette interview, « ça manquait, mais maintenant, ça ne manque plus » !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je m’appelle Pascal. Je suis un jeune de la diaspora ivoirienne et j’habite à Bordeaux depuis 20 ans.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je suis arrivé ici à l’âge de 11 ans. J’ai eu la chance de faire des études ici, de grandir et d’évoluer. Depuis 2005, je tiens ce restaurant, le Samanké (Rue de la Fusterie, proche de la Porte de Bourgogne). Parfois les gens m’appellent Pascal Samanké, alors que ce n’est pas mon nom de famille, mais avant tout un jeu de mot, pour dire qu’un lieu comme celui-ci, « ça manquait ». Et ce qui manquait ne manque plus puisqu’on est là ! (rires)

Ça ressemble quand même à un nom de famille, Samaké, qui est d’ailleurs le nom qui m’a été donné au Mali !
Oui c’est vrai, il y a des familles qui s’appelle Samaké. Et aussi des lieux-dits qui s’appellent Samanké, en Côte d’Ivoire, ou aussi au Burkina Faso. Ce sont des endroits où l’on trouve un peu de tout, des lieux de brassage de cultures, de rencontres.

Ce lieu, le Samanké, tu le définis comment ?
C’est un restaurant, où les gens peuvent venir manger à moindre coût, mais à un bon rapport qualité-prix. C’est aussi un endroit où les gens de la diaspora peuvent venir se transmettre les mots du pays. Et puis c’est un lieu de mélange de cultures et de diversité.

Tu disais que tu étais arrivé à Bordeaux il y a 20 ans. Pourquoi Bordeaux ? Comment es-tu arrivé ici ?
J’habitais en Côte d’Ivoire. J’avais de la famille qui habitait ici donc je suis venu pour continuer ma scolarité. Ce sont les hasards de la vie on va dire…

Elle représente quoi pour toi cette ville ? Qu’est-ce qui te plaît ici ?
Bordeaux, c’est tout simplement ma deuxième ville et ma deuxième vie !

Quand tu es en voyage, tu te sens bordelais ?
Oui pleinement ! Ma femme est bordelaise, je suis père de 4 enfants qui sont bordelais, donc oui je m’assume pleinement bordelais ! J’ai aussi la double-nationalité et j’estime d’ailleurs que c’est une chance !

Tu es restaurateur. Dans ton métier, il y a une dimension individuelle, mais il y a surtout une forte dimension collective. Le Samanké, c’est plus qu’un restaurant, c’est un lieu de rassemblement. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Oui tout à fait, pour travailler dans la restauration, il faut vraiment aimer le contact ! Et puis c’est vraiment un métier noble. Tu apprends beaucoup de choses, il y a de la discipline à respecter, il faut rester sans cesse concentré, savoir aussi jongler entre le restaurant et la famille.

Tu es donc français et ivoirien… Il représente quoi pour toi ce pays ?
La Côte d’Ivoire, c’est ma terre natale ! C’est toute une partie de moi, c’est là où je suis né. Après, quand tu fais 25 ans à l’extérieur de ton pays, il faut aussi assumer pleinement cette immigration et c’est ce que je fais.

Je crois que tu y vas régulièrement d’ailleurs ? Tu entretiens des liens avec la Côte d’Ivoire. Depuis 2 ans, il y a même un Samanké à Abidjan, c’est bien cela ? Raconte-nous ce projet !
Oui c’est vrai, il y a un Samanké à Abidjan. Mais je reste humble avec ce projet. Entre la France et la Côte d’Ivoire, ce ne sont pas les mêmes manières de fonctionner, mais c’est une façon aussi d’apporter sa pierre à l’édifice, de participer à l’émergence du pays.

Justement, c’est important pour toi ce retour de la diaspora africaine vers le continent, pour participer à son développement ?
Oui, tout à fait ! Pour moi c’est indispensable. Je me sens panafricain, donc c’est important et je dirais même que c’est une fierté de pouvoir le faire. Cela reflète aussi l’idée de base du restaurant.

Tu te vois t’y réinstaller en Côte d’Ivoire ?
Ça, l’avenir nous le dira ! Je dois dire que ce n’est pas l’envie qui manque, et j’ai d’ailleurs déjà essayé. Mais pour le moment, je suis ici et ça me va très bien !

Tu as quel regard sur la situation actuelle de ton pays, qui a traversé plusieurs années très compliquées et dont on recommence à parler de manière positive ? Bien avant les crises, on parlait du « miracle ivoirien », tu crois qu’il est de retour ?
Ce n’est pas forcément que je crois ou pas au retour de quelque-chose. Mais disons que c’est là où certaines personnes de la diaspora se trompent quand elles pensent que rien n’évolue. Pour moi, il n’y a même pas à discuter là-dessus ! C’est sûr que l’Afrique évolue et qu’on est sur la bonne voie ! Même dans les pays dits développés, il y a toujours eu des péripéties aussi, et cela n’a pas empêché les pays d’avancer. L’Afrique aujourd’hui, on en parle de plus en plus. Maintenant, c’est aux dirigeants africains de tirer leur épingle du jeu !

Plus globalement, il représente quoi le continent Africain pour toi ?
Moi je me sens africain bien sûr ! Mais au-delà de l’Afrique, il faut surtout se voir en tant qu’humain. Dire « je suis africain », « je suis américain » ou « je suis européen », c’est être limité et cela ne permet pas d’avoir une vision large de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde ! Il faut être ouvert d’esprit et il n’y a que comme cela que les choses peuvent évoluer.

C’est une vision qui plaira en particulier au vice-président de Kélé, Cheikh Sow, que tu connais. Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi des pays, au-delà d’un continent, ça te parle ? Un Festival Africain à Bordeaux, t’en penses quoi ? Ça t’inspire quoi ? Tu voudrais y voir quoi ?
Ce que j’aimerais, c’est qu’on arrête de montrer que l’Afrique, ce sont les cocotiers, la danse, les pagnes. Un peu comme ce qu’on vu récemment avec le film Black Panther par exemple. Le film montre autre chose, et ça c’est bien !

Tu as envie qu’on y danse le coupé-décalé ?
Oui, certes, la danse, la musique, la créativité, cela fait partie de notre culture, mais au-delà de ça, c’est exactement ce que je disais, ce serait bien aussi de montrer autre chose.

Si je peux préciser ma question, le coupé-décalé, ou encore plus le zouglou si l’on reste en Côte d’Ivoire, ce ne sont justement pas que des danses ou de la musique. Il y a des paroles derrière, il y a des sujets de société…
Oui, c’est cela. Le coupé-décalé, ça cartonnait déjà dans le monde entier en 2000. Mais ça a aussi été tellement caricaturé…

Et puis à Abidjan, il y a des nouveaux morceaux de coupé-décalé qui cartonnent chaque semaine, c’est aussi signe d’une vitalité créative quelque-part. Ce n’est pas seulement une musique pour faire la fête…
Oui c’est ça, il faut montrer autre chose que ce que l’on a l’habitude de voir. Pour en revenir au pagne [ndlr : le tissu wax] par exemple, maintenant on en voit un peu partout, dans toutes les boutiques, même dans les quartiers chics comme aux Grands Hommes. Il y a des coussins, tu avais fait des noeud-papillons aussi. Voilà, c’est ça qu’on a envie de voir ! Et pas seulement le wax que l’on porte chez nous à travers nos habits et nos boubous.

C’est quoi le dernier tube à la mode à Abidjan ?
[ndlr : l’interview date un peu, le morceau a sûrement été remplacé par beaucoup d’autres depuis] C’est un morceau qui s’appelle « Maltraitance ». C’est du zouglou et l’artiste s’appelle Molière. Les Ivoiriens l’appellent le poète. Il a des textes qui parlent de la société, de la vie, un peu comme le reggae je dirais. Le morceau, il parle de « la petite Adja », qui habite à la campagne, qui part chez sa tante en ville, soit-disant pour continuer ses études, et qui devient finalement la bonne, qui s’occupe de tout, qui est maltraitée. Une histoire qui est très courante chez nous, et qu’il est donc important de dénoncer.

Est-ce qu’il y a un projet, une personne, une initiative, peut-être en rapport avec la Côte d’Ivoire ou ailleurs sur le continent, qui véhicule un message positif, et dont tu aimerais parler ?
Je n’ai pas forcément de projet en tête, mais pour en revenir à Bordeaux et l’Afrique, je pense qu’il y a ici beaucoup d’associations africaines, la mairie a mis des choses en place, et au-delà de cela, la ville en elle-même bouge beaucoup. On a cette chance-là.

Un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
Il y a les Capucins où il y a pas mal de restaurateurs. Le Maquis Zone 4, qui n’est pas loin, près de la Victoire. Bien sûr le Cours de l’Yser aussi, où il y a pas mal de compatriotes, en particulier des Camerounais.

Dernière petite question, « on est ensemble », ça donne quoi en nouchi (une langue urbaine d’Abidjan, mélange de français et des autres langues du pays, et aussi appelée « français de rue ») ?
Bon au fait, moi je suis très mauvais en nouchi ! (rires) Il y a une chanteuse à Abidjan qui s’y connaît bien là-dedans… A Abidjan on dit aussi « ya foye », y a rien à signaler, tout est cool !

Interview réalisée pour Kélé par Thomas