On est ensemble ! / Portrait #21 : Dragoss

On est ensemble ! / Portrait #21 : Dragoss

On est ensemble ! / Portrait #21 : Dragoss

Depuis quelques semaines, Kélé est parti à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Rencontre avec Dragoss Ouedraogo, cinéaste, professeur d’anthropologie, bordelais qui ne boit pas de vin, et homme intègre !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Moi, c’est Dragoss Ouedraogo. Originaire du Burkina Faso, je suis enseignant au département anthropologie à l’Université de Bordeaux Montaigne. Je suis aussi cinéaste et réalisateur. J’ai aussi été percussionniste avec un groupe de musique à Bordeaux.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je viens de Bobo-Dioulasso, à l’ouest du Burkina Faso. C’est la ville où je suis né, où j’ai grandi, où j’ai été à l’école, puis au lycée. Après mon bac, je suis venu en France en 1975 faire mes études de journalisme, de cinéma et d’anthropologie. Quand j’ai eu mon doctorat, j’étais déjà dans le cinéma. Entre le cinéma et ma carrière universitaire, je n’ai pas pu choisir. J’ai gardé les deux. J’essayais dans la mesure du possible de faire mes films et d’étudier, avant d’enseigner, à l’université.

Ça te vient d’où ce goût pour le cinéma ?
De mon enfance et de mon petit quartier populaire. On avait pas d’argent pour payer l’entrée. On grimpait dans les arbres pour essayer de regarder les films à travers les trous des murs. Le goût pour le cinéma s’est développé quand je suis arrivé au lycée. Un enseignant, coopérant français, avait installé un ciné-club au lycée qui projetait des films comme « Les 400 coups » de Truffaut. J’ai aussi beaucoup fréquenté le Centre Culturel Français qui organisait des projections de films. Mais tout ça n’était pas forcément lié à l’ambition de devenir cinéaste. C’était une passion. L’envie de devenir cinéaste est arrivée plus tard.

Avec la découverte d’un cinéma africain ?
L’opportunité de voir des films réalisés par des Africains a fortement influencé mon regard sur le cinéma. Le FESPACO (Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou) a été déterminant. C’était l’occasion de voir des films réalisés par des cinéastes africains et des images du continent alors qu’on ne regardait que des westerns ou des films de Bollywood, qu’on appelait les « films d’Hindous ».

Le Burkina Faso est reconnu comme le pays phare du cinéma africain et panafricain. Aujourd’hui, à Bobo-Dioulasso, le 7ème art est en train de renaître grâce au projet de restauration du Ciné Guimbi. Depuis ton enfance, les salles avaient peu à peu fermé ?
A mon époque, il y avait quatre salles à Bobo-Dioulasso. Le cinéma Rex, le cinéma Rio, le cinéma Eden, et le cinéma Normandie. Ils étaient détenus par des compagnies commerciales françaises qui contrôlaient, depuis l’époque coloniale, un réseau de salles dans toute l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique Centrale. Il y avait la Comacico (Compagnie Africaine cinématographique industrielle et commerciale) et la Secma (Société d’exploitation cinématographique africaine). Après l’Indépendance (en août 1960, NDLR), ces compagnies ont gardé le contrôle de ces salles.

Tu t’es tourné vers la réalisation de documentaires dits « engagés ». Cet engagement, il est indissociable de ton parcours social et politique ?
La particularité du Burkina Faso, c’est le dynamisme de la société civile qui est très structurée et très organisée. Mon engagement social et politique date du lycée. Ma prise de conscience politique s’est renforcée au sein du mouvement étudiant. En France, je faisais partie de l’association des étudiants burkinabés, elle-même partie de l’Union générale des étudiants burkinabés. On se battait pour nos droits et notre condition étudiante, mais on posait aussi un regard sur les institutions politiques en Afrique, et particulièrement dans notre pays. Donc, on liait nos luttes pour nos droits d’étudiants à la lutte générale des populations, pour les droits économiques et sociaux et pour une souveraineté véritable dans nos pays (…) Cet engagement, je le reflète dans toutes mes activités sociales et artistiques. Au-delà de l’esthétique et de l’art, le cinéma est, pour moi, un outil d’expression pour parler des problèmes sociaux, politiques, économiques.

Parviens-tu à diffuser tes films ?
Au Burkina Faso, tous mes films ne sont pas passés par la télévision. Les plus engagés ne l’ont pas été. Ils sont surtout diffusés par le réseau associatif. Par exemple, j’ai fait un film sur l’assassinat du journaliste, Norbert Zongo, « Tlé wili », qui signifie « soleil levant ». Je parle de l’assassinat en 1998 de ce journaliste par le régime de Compaoré. Cet événement a suscité un grand mouvement de réprobation générale au niveau de notre peuple, des organisations, des mouvements pour les droits de l’Homme, des syndicats. C’était l’assassinat de trop. Avant lui, il y avait eu Thomas Sankara, des citoyens, des manifestants… ll y a eu beaucoup de crimes. Le sujet s’est imposé à moi. Je voulais montrer le processus qui a conduit à l’assassinat de Norbert Zongo et, indépendamment de cet assassinat, montrer la mobilisation populaire contre les crimes politiques au Burkina. J’ai sillonné différentes régions du pays pour recueillir des témoignages de gens qui ont eu des membres de leur famille assassinés. J’ai aussi, avec l’aide du mouvement des droits de l’Homme, pu rencontrer des acteurs de la société civile. Ce film a largement circulé au Burkina par les réseaux associatifs avec des projections et des débats.

Quel regard portes-tu sur la situation actuelle au Burkina Faso ?
Actuellement, le Burkina est un pays en ébullition. Il y a des luttes dans tous les secteurs et à l’échelle de tout le pays. Les luttes du mouvement syndical, des associations, des élèves, des étudiants, la paysannerie, des populations expropriées qui se battent contre un barrage qui inondent leurs terres (…) Cela témoigne d’une prise de conscience grandissante. C’est une des leçons du mouvement populaire de 2014 : on peut se mettre debout et exiger des droits. Cette prise de conscience se répercute, aujourd’hui, de manière large et profonde dans tous les secteurs de la vie sociale et politique au Burkina. Progressivement, les gens s’éveillent à une lutte plus profonde qui, je l’espère un jour, va déboucher sur un changement radical.

Ton dernier documentaire s’appelle « L’Or du Faso ». Parle-nous de ce projet !
C’est un documentaire sur l’exploitation de l’or au Burkina. Le Burkina est un pays qui comme d’autres en Afrique, le Mali et le Ghana par exemple, est riche en ressources minières. Ces ressources exploitées ne profitent pas aux populations. Ce sont les multinationales qui, avec l’aide et la collaboration malheureusement des décideurs de nos pays, pillent ces ressources et ne laissent aux populations que des terres polluées, des nappes phréatiques empoisonnées, sources de maladies et d’épidémies. Aux débuts des années 2000 au Burkina on parlait de « boom » minier, présenté alors comme une solution aux maux du pays. Sauf que les conditions dans lesquelles cela se passe ne sont pas celles attendues. Ce que j’ai voulu présenter dans ce film, ce sont les mécanismes mis en place pour favoriser l’exploitation minière mais aussi montrer l’envers du décor. Dans le film, je dis que « l’or ne brille pas pour tout le monde ».

Quelle est ton histoire avec Bordeaux ?
Ce qui me plaît à Bordeaux, ce sont les activités que j’y mène. C’est une importante ville universitaire, où le tissu culturel et associatif est assez important. Si l’on veut s’investir dans des activités culturelles, artistiques, associatives, il y a de quoi faire. On s’ennuie pas ! C’est une ville cosmopolite avec des gens venus de tous les horizons : d’Afrique sub-saharienne, d’Afrique du Nord, d’Amérique du Sud, d’Europe. Il y a une diversité assez impressionnante. Et si on est assez curieux, si on s’intéresse, on peut s’alimenter et se nourrir de tout ce foisonnement. Et donner du sens à sa vie. Moi, Bordeaux m’a permis de m’ouvrir au monde car le monde entier est à Bordeaux. Pour vous dire, il y a beaucoup de gens qui ne savent pas de quelle nationalité je suis ! Parce qu’ils me voient avec des Ivoiriens, des Maliens, des Guinéens, des Marocains, des Algériens, des Tunisiens, des Latino-Américains. Il y a un ami Malgache qui continue de penser que je suis du Burundi ! Car quand il m’a connu, j’étais souvent avec des étudiants burundais sur le campus. Et du coup, il pense que je suis Burundais. Quand il me voit, il me demande des nouvelles de mes « compatriotes ». Je lui dit que je ne suis pas Burundais, mais Burkinabé (rires) !

Te définis-tu comme Bordelais ?
Je dis que je suis un Bordelais qui ne boit pas de vin ! Après toutes ces années passées ici, quand je voyage, au bout d’un moment, j’ai la nostalgie de Bordeaux. J’habite cette ville depuis plus de trente ans. En même temps, je suis évidemment Burkinabé, j’en ai la nationalité. J’ai aussi la nationalité française. Je suis franco-burkinabè, dans le sens où j’ai un engagement fort avec la situation de mon pays, aux luttes qui s’y développent. Je suis complètement impliqué. Mais je suis aussi impliqué à Bordeaux dans les activités qui s’y déroulent (…) Pour le moment ma vie est ici, mais si les circonstances font que je doive m’installer au Burkina, aucun problème. Mais même si je m’installe au Burkina, j’aurais toujours un pied en Europe, compte tenu de la nature de mes activités, comme le cinéma.

Dans toutes tes activités, il y a une dimension individuelle mais aussi une forte dimension collective. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Oui, c’est très important. Enseignant, je conçois la pédagogie et l’enseignement comme une relation d’échanges avec mes étudiants. Depuis mes débuts au département d’anthropologie en 1994, j’ai pour habitude de leur dire : « L’espace du cours, l’enseignement ne s’arrête pas à l’enseignement délimité d’un amphithéâtre ». Je développe avec mes étudiants des relations extra-académiques. On se voit dans un café, ils peuvent venir chez moi, m’inviter chez eux. Des étudiants que j’ai eus en cours il y a plus de dix ou quinze ans sont devenus des amis. Autant j’apporte des connaissances, autant j’apprends. Je dis à mes étudiants : « La vie étudiante, ce n’est pas aller s’asseoir dans un amphi, consommer des cours et rentrer chez soi ». Il y a des tas de choses qu’on peut faire.

C’est aussi en lien avec la discipline, l’anthropologie ?
C’est une discipline qui s’intéresse à l’humain, aux cultures, aux sociétés. On ne l’apprend pas uniquement dans les livres mais aussi dans la vie sociale. J’ai incité des tas d’étudiants à créer leur association pour faire l’expérience d’activités culturelles et artistiques. A l’époque, j’ai impulsé cette dynamique de créer l’Association des étudiants d’anthropologie, qui s’appelle l’association « L’Autre ». On a fait un festival, intitulé « Journées du film ethnographique », un événement culturel organisé d’abord par les étudiants. Je leur disais : « C’est à vous de faire cette expérience. » C’était artisanal au début. Et voilà, il y a eu une première édition, puis une deuxième. D’année en année, le festival s’est développé et c’est devenu un événement culturel important dans la ville de Bordeaux.

Tu le disais, tu as été musicien, mais aussi conteur. Tu pratiques toujours ces activités ?
Je le fais nettement moins par manque de temps. La musique, le conte, j’ai pratiqué ça longtemps. C’était une période où je partais beaucoup en tournée pour des spectacles. Je joue du djembé, du doum-doum, les percussions, quoi ! Evidemment, le chant aussi. A Bordeaux, j’ai longtemps joué avec le groupe Benkadi, « l’Entente » en bambara. Maintenant, ce sont les enfants d’un des musiciens qui continuent ce groupe. Nous on est l’ancienne génération !

Il représente quoi le continent africain pour toi ?
C’est un continent riche de cultures, un foisonnement, un bouillonnement. Mais c’est aussi un continent martyrisé si l’on interroge l’histoire : l’esclavage, la traite négrière, la colonisation, l’exploitation et la domination qui continuent sous des formes subtiles. C’est une Afrique qui a des défis à relever pour se libérer de la domination, pour que ses peuples soient libres et puissent vivre dignement des ressources importantes dont dispose le continent. Mais je suis optimiste pour demain. Je vois une Afrique où les peuples vont se soulever pour balayer les systèmes d’oppression. C’est cette Afrique-là que je vois et j’ai pleinement confiance malgré les problèmes existants. Il faut aussi regarder les prises de conscience qui existent.

Chez Kélé, on a envie de montrer une Afrique positive, innovante, contemporaine. De montrer des pays au-delà d’un continent, avec l’objectif d’organiser un festival africain à Bordeaux. Qu’en penses-tu ?
Cela me parle. Il est très important de créer des espaces où l’on fait voir tout le potentiel et le dynamisme du continent. Il est important de « casser » les représentations misérabilistes. Bien sûr, les problèmes existent mais on ne cerne pas les causes profondes. Donc un festival où l’on va montrer le potentiel artistique et culturel, et, à travers, inviter des visages autres du continent, me paraît salutaire. Ce festival doit aussi être un lieu d’échanges. Il y a une forte communauté africaine à Bordeaux, mais aussi des Français, des personnes de toutes origines qui peuvent aller à la rencontre, découvrir, parler de l’Afrique et de ce qu’elle propose, de ce qu’elle fait. Cela me paraît essentiel.

Tu as notamment été l’un des promoteurs des « Rencontres africaines de Pessac » ?
A Bordeaux, il y a eu différentes expériences de promotion de l’Afrique qui ne se sont pas installées dans la durée. Les Rencontres africaines de Pessac se sont ancrées dans la durée. Malheureusement, l’événement s’est arrêté, faute d’appui de la nouvelle mairie. Mais au-delà, il y a aussi l’usure. Je faisais partie des promoteurs, avec entre autres Ibrahim N’Diaye. Au fil du temps, pour porter une telle activité sur le long terme, on a besoin de relève, de nouvelles forces et d’énergies. Quand on a fait le constat qu’il n’y avait plus les soutiens institutionnels, on s’est dit qu’on avait plus la force de continuer. Et on ne voyait pas forcément de relève arriver. Indépendamment de ça, je faisais partie d’une association qui s’appelle « Cinéma africain promotion » avec un festival « Rencontres cinématographiques africaines » qu’on a démarré en 1989 et qui s’est arrêté, là aussi, faute de moyens.

Un projet, une personne, un lieu que tu souhaiterait nous faire connaître ?
Malheureusement, il n’y a pas de lieu. L’UTSF, l’Union des travailleurs sénégalais en France, a un local à Cenon attribué par la mairie. D’autres communautés africaines y organisent des activités. L’UTSF a l’ambition de créer un lieu d’envergure. S’ils parviennent à le réaliser, cela peut être très bien. Il y a aussi eu dans le temps un projet de créer la Maison d’Afrique Noire à Bordeaux. Malheureusement, les collectivités, les institutions n’ont pas suivi. Evidemment, des individualités, des volontés, des projets ont existé, mais qui se sont émoussés au fil du temps parce qu’ils n’ont pu se concrétiser.

Un projet ou une belle personne à nous recommander pour une prochaine interview ?
Je pense à Tierno Ibrahima Dia. Il enseigne le cinéma à Bordeaux Montaigne. Il s’implique beaucoup pour le cinéma africain à Bordeaux et au-delà. Au niveau de la danse, il y a Khady Sarr. Je la respecte beaucoup, c’est une personne qui a une vision. Elle a pour ambition de faire connaître les cultures d’Afrique dans leur essence profonde. Elle organise des activités autour de la danse, elle emmène des stagiaires au Sénégal. Elle a eu l’idée, on en a discuté, de fixer les témoignages de tous ceux qui ont, dans leur parcours, participé à faire connaître les danses africaines en France pour capitaliser cette mémoire et la transmettre à d’autres. Il y a eu à Bordeaux des tas de musiciens, danseurs, qui ont fait plein de choses mais il n’y a aucune trace.

Ton dernier coup de coeur musical ?
J’écoute Salif Keita, Baaba Maal, Dee Dee Bridgewater qui a réalisé un dernier album avec des musiciens maliens. J’ai tendance à écouter les anciennes gloires ! Toumani Diabaté, etc. La musique mandingue a bercé mon enfance. J’en écoute beaucoup. J’écoute aussi le rap, le hip hop aussi. Mais les nouvelles générations, je suis pas du tout au courant. Je vais parfois sur Internet pour voir les nouvelles parutions. Mais je ne peux m’empêcher d’aller écouter Kouyaté Sory Kandia et autres !

Interview réalisée pour Kélé par Arnaud et Thomas