On est ensemble ! / Portrait #20 : Monique

On est ensemble ! / Portrait #20 : Monique

On est ensemble ! / Portrait #20 : Monique

Depuis quelques semaines, Kélé est parti à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Avec Monique, nous sommes partis en voyage à travers le monde des indications géographiques. L’occasion de la questionner sur ses origines, certes contrôlées, mais forcément multiples, entre Bordeaux et le Cameroun, en passant par la Côte d’Ivoire.

Bonjour ! Qui es-tu ?
Bonjour ! Je m’appelle Monique Bagal, de mon autre nom Ngo Bagal. Non je ne rejette pas ma culture, la petite particule devant mon nom signifie simplement que je suis la fille de mon père, et donc que je ne suis pas mariée.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je viens du Cameroun mais j’ai grandi dans plusieurs pays du continent africain, au Cameroun, en Côte d’Ivoire, en Afrique du Sud, avec aussi plusieurs séjours rapides au Togo et au Ghana. Et puis j’ai fait mes études en France, à partir de 18 ans. Des études de droit, puis de développement, avant de faire une thèse, que j’ai achevée en Décembre dernier.

C’était une thèse de quoi ?
Une thèse de droit, sur la protection des appellations d’origines dans le monde, autrement appelées indications géographiques. D’ailleurs, le nom employé au niveau des Nations-Unies et de l’OMC est indications géographiques, et non les AOC, ou les IGP, ou les AOP comme c’est dit en Europe. Et c’était donc sur la protection de ces signes géographiques sur le marché mondial.

La thèse est donc terminée depuis Décembre. Ca veut dire que maintenant tu es « consultante » ?
Alors d’abord je suis Docteure (ndlr : elle insiste sur le « e », et elle fait bien car le correcteur d’orthographe ne reconnaît pas ce mot) en droit international (rires). Et effectivement j’ai directement commencé à être consultante pour des organisations internationales, ce que je faisais déjà un petit peu avant. J’ai voulu créer mon entreprise et je voulais l’appeler « Terroirs pour tous », parce que je suis un peu à la chasse aux terroirs, dans le monde, en particulier en Afrique mais j’ai aussi eu des missions en Indonésie ou en Géorgie, pour les Nations-Unies ou pour la Commission Européenne.

Sur le continent africain, ça correspond à quel type de missions, quel type de territoires, quel type de produits ?
Sur le continent africain, ce qui est intéressant, c’est que j’ai d’abord commencé par des missions conférences. Des missions où je passais plus ou moins essentiellement de ma chambre d’hôtel au lieu du séminaire, où je parlais dans des micros et où je ne rencontrais pas beaucoup de producteurs, en tout cas pas sur leur terrain. Et de fil en aiguille, j’ai été amené à travailler vraiment sur le terrain.
Comme exemples de produits qui sont connus, on a par exemple au Bénin l’ananas « Pain de sucre », le fromage Wagashi (ndlr : fromage peul que l’on trouve au nord du Bénin), qui sera certainement protégé. Au Cameroun on a déjà enregistré le poivre de Penja, qui est assez connu par pas mal de cuisiniers et de grands chefs à travers le monde. Toujours au Cameroun, il y a le miel blanc d’Oku, dont le nom est peut-être moins connu mais qui l’est assez au niveau local. Après il y a toutes les ressources d’exportation lorsqu’elles sont spécifiques, comme par exemple le café du Kenya, qui a une réputation, le cacao du Cameroun, qui a aussi une réputation, et puis le Rooibos aussi, qui est un thé rouge d’Afrique du Sud, et qui est endémique d’une région spécifique d’Afrique du Sud d’ailleurs. Il y a les cafés d’Ethiopie, avec plusieurs noms différents : Yirgacheffe, Sidamo, Harrar. Au Maroc, il y a l’Argan. J’aurais dû commencer par là d’ailleurs puisque c’était la première indication géographique enregistrée sur le continent. Voilà pour les plus connus.

Tous ces produits ils sont classés au niveau de quel organisme ?
Jusqu’à il n’y a pas très longtemps, il n’y avait personne qui s’occupait réellement de ça. Mais je suis en lien avec l’Union Africaine, qui est en train de monter une stratégie continentale de promotion des indications géographiques africaines. En Afrique on a pas du tout de tradition de protection des droits de propriété intellectuelle, et l’Union Africaine et un certain nombre d’autres organisations comme la Commission Européenne ont commencé un peu à sensibiliser les fonctionnaires et les producteurs à l’intérêt de protéger leurs noms. Et donc chaque pays a commencé à établir une liste de noms potentiels, les plus connus que j’ai cités mais aussi d’autres.

Ça marche un peu comme le patrimoine mondial de l’UNESCO ?
Oui, ça peut être en lien avec ça, parce qu’on parle de ressources spécifiques, de terroirs, de territoires particuliers, d’un lien entre les communautés humaines qui sont sur le territoire et les spécificités naturelles. Donc effectivement ça ressemble tout à fait à ce que demande la convention sur le patrimoine de l’humanité. Il y a d’ailleurs des régions qui ont d’abord été reconnues comme étant du patrimoine de l’UNESCO, avant de faire la démarche de création d’une indication géographique, la première démarche étant un argument pour la deuxième.

A titre personnel, mais c’est en lien, tu as un projet que tu as appelé, je crois, « mode ethnique d’origine contrôlée ». C’est quoi ce projet ? Raconte nous !
Oui, c’est exact ! J’ai un peu voulu jouer sur les mots même si on ne parle plus trop d’appellations d’origines contrôlées, sauf pour les vins. Ce projet il me vient d’une mission en Indonésie il y a quelques années, où je devais accompagner la démarche de protection d’une indication géographique sur un tissu indonésien. Et j’ai été frappée par ce que ces producteurs m’ont dit par rapport au fait qu’ils étaient gênés par la copie. Donc ils voulaient non seulement protéger le nom du produit, « Sikka » ou « Sikka Ikat », mais aussi les motifs. Ce qui les dérangeait, c’est qu’ils soient utilisés à l’étranger, par des industriels qui ont les moyens de reproduire deux fois plus vite leurs motifs, alors que pour eux, ces motifs ont un vrai lien avec leur histoire et leurs traditions. Donc il n’y avait pas que la protection du nom mais aussi celle du savoir-faire, sauf que l’AOC ne protège pas le savoir-faire. On sait tous ce qu’est le cahier des charges « bordeaux », la « méthode champenoise » on la trouve où on veut…etc, les cahiers des charges sont publics. C’est bien le nom qui est protégé, et derrière l’idée qu’il y a un terroir particulier, que le consommateur croit que le champagne, si c’est produit en Champagne, aura un goût bien particulier. La même méthode appliquée ailleurs ne produira pas la même chose.
Donc la protection du Sikka ne protégeait pas les motifs et ça a produit toute une réflexion chez moi. Ça m’a fait penser à ce qu’on appelait la « mode ethnique », dans différents magasins, H&M, Desigual et d’autres magasins, qui font des rayons de mode ethnique, et dans lesquels ils commercialisent, de manière assez indifférenciée, un certain nombre de produits issus de, on ne sait même pas ce que ça veut dire, issus de… quelque-part. On suppose ce que ça veut dire, et je m’y suis un peu intéressée à la suite de cette mission en Indonésie, en interviewant des gens autour de moi. Alors j’ai eu droit à plusieurs réponses intéressantes. Il y en a qui m’ont dit que « ethnique » pour eux, c’était l’Afrique. Logique ! (rires) D’autres qui m’ont dit que ça faisait penser aux imprimés aztèques, ou navajos…etc. Et d’autres encore, c’est un peu plus la gauche bien pensante, que ça pouvait être le linge basque aussi. Donc c’était assez intéressant comme réponses, il y avait de tout.
Alors qu’est-ce que veut dire ethnique ? En tout cas, ce qui est sûr, c’est que je suis dérangée par le fait que l’origine de ces savoirs-faire et de ces motifs ne soit pas contrôlée, et que le mot ethnique noie l’origine de ces savoirs-faire, dans un contexte où, par ailleurs, moi on me fait travailler sur l’économie de l’information, qui consiste à expliquer au consommateur ce qu’on lui vend. Donc dire mode « ethnique », ça me dérange un peu ! Et ce sans compter bien sûr toute la dimension politique autour de ce terme ethnique, qui pose évidemment problème.

A partir de toute cette réflexion, tu a souhaité monter un projet, un peu sous la forme exposition, c’est cela ?
Exactement. Je me suis dis que cette réflexion devait d’abord passer par une sensibilisation, parce que c’était intéressant d’avoir toutes ces réponses différentes des gens. Une sensibilisation pour montrer finalement qu’il y a plusieurs types de modes ethniques, y compris même en Afrique. Dans la mode ethnique, qui est le terme que je veux paradoxalement dénoncer au fait, il y a plusieurs types de mode et on essaie de faire un pot pourri avec tout ça, comme si on décidait que tous les vins de France s’appelait Bordeaux ! C’est un peu le même problème pour moi. Or en lançant ce projet j’ai rencontré des créateurs, qui m’ont bien dit que la mode était vraiment très différente que l’on soit au Cameroun, au Sénégal ou en Afrique de l’Est. Donc l’idée c’était effectivement de faire une exposition, pour commencer par une sensibilisation, avec à côté une sorte de cycle de conférences, avec différentes questions qui seraient abordées : la question des droits de propriété intellectuelle, comment on protège ces savoirs-faire, parce que c’est une question posée au niveau de l’ONU mais on arrive toujours pas à trouver une réponse, la question de l’ethnie, quelle éthique, vers une mode éthique qui serait tournée vers la durabilité économique, sociale, environnementale…etc.

Et donc, tout ça n’as pas encore été exposé ?
Non, je n’ai pas encore trouvé de partenaire ou un lieu. Mais j’ai quand même l’impression d’avancer (rires) ! J’ai eu une très grosse motivation sur ce projet en 2015, j’ai quand même écrit un mémoire dessus, un gros mémoire, un certain nombre d’articles, de powerpoint. Donc j’ai commencé quand même à bosser un peu mon sujet, et puis après il y a eu effectivement une pause. J’avais rencontré l’Institut des Afriques, qui a mené à notre rencontre. Donc j’ai quand même l’impression qu’au fil des années, ce projet est en train d’exister, même si je n’ai pas encore trouvé de partenaires ou de financeur !

Avis aux intéressés donc ! On va parler un peu de Bordeaux, c’est quoi ton histoire avec cette ville ? Depuis quand es-tu installée ici ? Comment est-tu arrivée là ?
Ça fait 15 ans exactement que je suis à Bordeaux, je suis arrivée le 11 Septembre 2002. Mon histoire avec Bordeaux, c’est qu’au début je n’aimais pas particulièrement, je n’ai pas accroché avec cette ville. Je me souviens des bâtiments très gris de l’époque. Je suis croyante et j’avais très peur des églises ici, donc aller dans une église c’était tout un problème. Et puis il y a eu un renouveau. Je vais pas dire « Bordeaux on l’aime quand on la quitte » (rires), ça serait une référence un peu malheureuse, mais c’est ce qui s’est passé pour moi ! A un moment donné, j’ai quitté Bordeaux pendant 3 ans, et ça m’a terriblement manqué. D’une parce que j’avais pas mal d’amis ici, mais aussi parce que je me sentais « chez moi ». Aujourd’hui, du haut de mes petits 33 ans, c’est la ville dans laquelle j’ai le plus vécu !

Qu’est-ce qui te plaît ici ?
Ça va peut-être pas être original ce que je vais dire, mais c’est juste que je m’y sens bien. Bordeaux me donne vraiment le sentiment de me sentir chez moi, et ce n’est pas le cas partout.

Quand tu es en voyage, en déplacement, tu te sens bordelaise ? Ou comment te définis-tu, géographiquement ?
C’est rigolo parce que je trouve que c’est toujours une question qui est compliquée pour les Africains ou les noirs. Je ne sais pas si tout le monde partage mon avis mais suivant que tu sois réellement Français, ayant grandi en France avec une nationalité Française, et que t’as grandi à Bordeaux, tu sais pas ce qu’il faut répondre. Il y a toujours tout un enjeu autour de cette question.

C’est pour ça que je la pose…
(rires) Dans mon cas, quand je suis à l’étranger, le plus simple pour moi est de me définir comme étant Camerounaise. Comme ça, ça correspond à une nationalité de droit. Mais ça ne correspond pas vraiment à une nationalité de fait, dans le sens où je n’ai pas grandi au Cameroun. Mes parents sont Camerounais donc il y a une forme d’attache quand même, je connais un certain nombre de choses, il y a la nourriture camerounaise que j’aime beaucoup…etc. Voilà, le plus simple c’est de dire ça. Après, quand les gens me demandent d’où je viens, je dis où j’habite. J’habite à Bordeaux. « Oh Bordeaux, like the wine, that’s right… ». Donc c’est toujours un peu sympa quand même de dire que tu vis à Bordeaux. Je suis Camerounaise et j’habite à Bordeaux, c’est la version la plus simple !

Pour revenir à tes activités professionnelles, tu es consultante. Dans tes activités professionnelles, il y a une dimension individuelle, mais il y a surtout une forte dimension collective. Elle est importante pour toi cette dimension-là dans ton travail ?
Oui, bien sûr, même si elle est très difficile à mettre en place quand on travaille à l’étranger. Suivant les équipes, ou les clients pour lesquels je travaille, je sens plus ou moins une notion d’équipe. Après, sur les origines contrôlées, pour revenir à ce sujet, ça comporte toujours la création d’une organisation collective de producteurs, donc je passe pas mal de temps à expliquer l’intérêt d’avoir une organisation collective. Et sur le projet que je mène pour la Commission Européenne, je suis la chef de projet qui doit monter des stratégies de promotion de protection des AOC en Egypte. Et donc là il y a évidemment un travail d’organisation collective très important, de mise en synergie entre les producteurs, les autorités publiques, les organisations internationales. Et donc c’est hyper intéressant de voir ça, les oppositions, les intérêts, les différentes dynamiques d’acteurs.

Tu disais que tu étais donc Camerounaise par tes parents, mais que tu avais habité dans plusieurs pays sur le continent, et que tu avais un lien plus particulier avec la Côte d’Ivoire. Il représente quoi pour toi ce pays ?
Et bien justement, Bordeaux est un peu venue prendre le pas sur Abidjan, ou la Côte d’Ivoire, qui était mon chez moi jusqu’alors. Il faut dire que j’ai eu la chance de vivre le miracle ivoirien, et cet espèce de melting-pot où tout le monde se sentait chez lui en Côte d’Ivoire. Ça s’est un tout petit peu gâté depuis le temps, mais quand même j’ai une attache assez forte avec la Côte d’Ivoire. En Afrique, ce serait le pays d’où je suis.

Tu y retournes de temps en temps ?
Oui, souvent, tous les ans, ma grande soeur y habite.

Et un jour tu t’y vois mener un projet, t’y ré-installer ?
Complètement oui ! Mener quel projet je ne sais pas, il y a plusieurs choses qui sont intéressantes. D’ailleurs, lors d’un séjour il y a 2 ans, j’avais rencontré Uniwax, qui est une entreprise qui fabrique du tissu wax, et qui justement produit des motifs « ethniques » (rires). J’avais eu un entretien avec le service juridique, et ils ont attiré mon attention sur quelque-chose de très intéressant, et que je savais déjà, c’est que la protection des motifs anciens ne peut pas exister. Il faudrait vraiment un système « sui generis », comme on dit dans mon domaine, ou « de son propre genre », qu’on a pas encore trouvé. Parce que les motifs anciens sont tombés dans le domaine public. Parce qu’au bout d’un certain nombre d’années, suivant la législation sur les droits d’auteurs du pays dont on parle, plus ou moins entre 50 et 100 ans, ça tombe dans le domaine public. Donc, si il y a des motifs qui datent d’il y a 500 ans, ou de l’antiquité africaine si je peux l’appeler comme ça, c’est forcément tombé dans le domaine public. Donc il faut une autre manière de protéger. C’est pareil pour les Indonésiens dont je parlais.

Tu disais que tu avais connu le miracle ivoirien, que depuis ça s’était un peu effrité, bien sûr, avec la succession de crises qu’a connues le pays. Aujourd’hui tu la vois comment la situation actuelle de la Côte d’Ivoire ?
Je la trouve assez miraculeuse quand même. Parce que malgré tout, après ce qu’ils ont traversé, je trouve que ce miracle ivoirien a vraiment imprégné la mentalité ivoirienne pour des années et des années. Evidemment, c’est plus exactement pareil qu’avant. On a eu un petit moment de solitude quand même en tant qu’étrangers là-bas, parce qu’on s’est rappelés qu’on était pas Ivoiriens, ce qu’on avait tendance à oublier. Là il y a une envie, il y a beaucoup de retours de la diaspora. Je crois que c’est un des pays où les gens rentrent beaucoup, vivent bien, et sont contents de rentrer dans leur pays et je trouve ça assez admirable.

Plus globalement, il représente quoi le continent Africain pour toi ? Est-ce que tu te sens africaine ?
Tu veux lancer le débat sur l’identité africaine ? (rires) Oui, je pense que j’ai des attaches africaines, ça c’est sûr. Je me sens connectée à ce continent. Il représente un gros défi, ça pose beaucoup de questions intéressantes. Une attache bien sûr, beaucoup de choses liées à mon enfance. Et puis l’avenir… peut-être !

L’Afrique d’aujourd’hui tu la vois comment ? Et celle de demain ?
L’Afrique d’aujourd’hui, je dirais qu’elle est plurielle bien sûr, ça je n’invente rien. Et elle est intéressante, dans le sens où il y a beaucoup de choses à faire. Maintenant l’Afrique de demain… Trois points d’interrogation. Tout dépend de ce qu’on fait aujourd’hui. Je ne sais pas si les bonnes questions sont posées. Je suis pas du tout afro-pessimiste, plutôt afro-optimiste, mais je me rends compte que le temps file, qu’on a des vraies questions de fond, et que ça fait peut-être des décennies qu’on passe à côté. Et aujourd’hui il y a quand même suffisamment de ressources humaines et d’inter-culturalité, de voyages, d’informations qui rentrent, pour qu’on puisse se poser les bonnes questions, et les appliquer. Je ne sais pas si on le fait vraiment.

Tu parlais justement de la diaspora juste avant, tu penses qu’elle a son rôle à jouer là-dedans ?
Complètement ! La diaspora a un très grand rôle à jouer là-dedans. Connaître aujourd’hui deux réalités, comme c’est notre cas, je trouve que ça n’a pas de prix. Parce que ce qu’on peut apporter d’un côté, au niveau de l’occident, par la connaissance que l’on a du continent africain et que l’on peut transmettre, et d’autre part ce qu’on va apporter à nos amis ou famille de l’autre côté, c’est presque une mission ! (rires) Il y a quelque-chose là-dedans qui crée des ponts, tout naturellement, sans que l’on soit obligé de faire des conférences. Je vois bien ce que j’ai pu changer chez mes amis franco-français, « français de souche «  je sais pas si il faut le dire…

Ça fait plusieurs références lexicales… douteuses !
(rires) Donc ce que j’ai pu changer de leur vision des noirs de l’Afrique, des pays africains…etc. Peut-être pas encore dans l’autre sens mais beaucoup de choses ont été tentées !

Bénédicte, qu’on a interviewée récemment, nous disait qu’elle se sentait « afropéenne ». Est-ce que c’est un terme qui te parle ?
Oui, je pense que c’est vraiment ça ! Je me sens bien afropéenne. C’est un peu particulier, parce que c’est aussi un petit peu tabou. C’est facile de te le dire à toi comme ça, mais c’est plus compliqué à dire à quelqu’un qui est en Afrique, ou un Africain qui est en France mais avec une vision plus radicale, et « frontiste » des choses, si je peux le dire comme ça. C’est pas évident à assumer complètement, pour des raisons historiques évidentes. Mais afropéen ça me parle bien ! Je pense qu’on est beaucoup d’afropéens, y compris ceux qui ne se reconnaissent pas en tant que tels.

Dans ta réponse à la question d’avant, tu parlais de ponts, entre l’Europe et l’Afrique, et ça fait un bon lien avec la question suivante. Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi des pays, au-delà d’un continent, ça te parle ? Un Festival Africain à Bordeaux, t’en penses quoi ? Ça t’inspire quoi ? Tu voudrais y voir quoi ?
Je pense vraiment que c’est un beau projet. Après, j’espère que ce festival arrivera à répondre à une de ces grandes questions qui se posent par rapport à l’Afrique : arrêter de parler de l’Afrique comme n’étant qu’un seul continent, ou qu’une seule réalité, y compris une réalité qui serait brossée, du style les Africains sont tous gentils, le mythe du bon sauvage…etc. Montrer l’Afrique telle qu’elle est en réalité, c’est vraiment un gros défi, parce qu’on est vraiment sur des représentations. Il y avait eu un évènement assez intéressant, « Les Classes moyennes en Afrique », au Musée d’Aquitaine. C’était assez rigolo, parce qu’ils avaient vraiment voulu faire quelque-chose d’intéressant, mais de mon point de vue ils sont passés un tout petit peu à côté de ce qu’il fallait faire. En tant qu’Africaine, il y a beaucoup de choses que j’ai trouvé ultra discutables, et c’est dommage parce que l’idée était excellente. Mais on était beaucoup d’Africains à sortir en ayant la même impression que moi. D’ailleurs, il y a une association, portée par Willy Mboukem, qui interrogeait des gens à la sortie de cette exposition, et c’était assez intéressant. Il y avait encore une fois ce sentiment qu’on était dans les clichés, qu’on arrivait pas, et c’est très compliqué, à être dans la finesse, dans la justesse. Et donc ce que je trouve intéressant dans Kélé, c’est que pour la première fois, je vois une association qui n’est, je vais le dire comme je le pense, ni composée que de noirs ni composée que de blancs. Il y a une composition très diverse, ce qui veut dire qu’on va pouvoir avoir un équilibre des points de vue.

Merci, ça nous met quand même un peu la pression, mais c’est de la bonne pression ! Est-ce qu’il y a un projet, une personne, une initiative, peut-être en rapport avec la Côte d’Ivoire ou avec le Cameroun ou ailleurs sur le continent, qui véhicule un message positif, et dont t’aimerais parler ?
J’ai envie de parler de « Made in Africa », qui n’est pas encore publié, mais qui est un festival qui devrait avoir lieu sur les quais l’année prochaine, et dont le combat sera de décrire les inventions et les savoirs-faire africain, en sortant un peu des sentiers battus, et en essayant de montrer notamment tout ce qui est breveté. J’ai entendu parler de ce projet par Monnint Kouleon, de l’Asso Encore. Je ne sais pas si c’est eux qui le portent mais je trouve la démarche assez intéressante. Cette question de propriété intellectuelle, de savoir-faire, mais pas forcément un savoir-faire qui soit, encore une fois, cliché. Bien sûr c’est important de souligner la cuillère en bois et d’autres choses comme ça, mais aussi de dire qu’il y a en qui ont inventé des machines pour manger de l’igname pilé par exemple. Ça c’est quelque-chose qu’on a envie de savoir, parce que malheureusement c’est noyé et les gens ont tendance à l’oublier. Et c’est ça qui créé un peu un climat d’incompréhension réciproque.

Est-ce que tu as un lieu africain à nous recommander à Bordeaux ?
Euh, la Soufrière ? (rires) Non je plaisante, c’était une boîte mais ça n’existe plus… Au fait, c’est un peu pénible à répondre comme question parce que j’ai l’impression qu’il ne reste plus grand chose comme lieu africain à Bordeaux, que ce soit des bars, des restaurants. Il y avait le Bassa Lounge, où je suis beaucoup allé et ça m’a fait beaucoup de peine qu’il ait fermé. J’ai très bien mangé chez le Togolais qui est Rue Buhan (ndlr : la P’tite Afrik). Même si ce n’est pas africain, j’ai travaillé à l’Apollo, et je pense qu’ils peuvent être assez ouverts de ce côté là, en tout cas via la musique c’est sûr. Mais sinon, je vois pas grand chose d’autre à recommander.

Un projet ou une belle personne à nous recommander pour une prochaine interview ?
J’appartiens à une association, qui s’appelle Terre Azimuts, portée par Samuel Kotto, et qui s’occupe de faire des échanges entre des enfants handicapés d’ici (avec des CLIS, CLasses pour l’Inclusion Scolaire), et du Cameroun. Ce qui est un peu compliqué, c’est qu’il est en train de se réinstaller au Cameroun, mais il porte ce projet. C’est très difficile pour l’instant mais ils arrivent quand même faire à partir des stagiaires de l’IRTS (Institut Régional du Travail Social) dans un centre qu’a créé sa mère au Cameroun et qui s’occupe de faire des échanges de savoirs-faire et de bonnes pratiques entre des travailleurs sociaux français, et leurs homologues au Cameroun. Parce que justement, la situation du handicap au Cameroun est encore pire qu’ici, dans le sens où c’est très mal vu, presque comme une malédiction. Donc ils travaillent sur tout ça et c’est très intéressant.

Interview réalisée pour Kélé par Thomas