On est ensemble ! / Portrait #2 : Arnaud

On est ensemble ! / Portrait #2 : Arnaud

On est ensemble ! / Portrait #2 : Arnaud

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Deuxième portrait de notre série, avec Arnaud (aka Bounty Inversé), qui nous parle de Congo et de rumba !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Arnaud. Amoureux d’art et de culture en général, de l’Afrique et plus particulièrement du Congo, j’ai fondé en 2011 la Galerie 5UN7, Rue de la Rousselle.
En 2015, j’ai créé au sein de cette galerie le Bureau du Mélomane, un espace de travail et d’exposition provisoire dédié aux musiques congolaises. J’officie également comme DJ, ce qui me permet de partager la beauté et l’originalité de ces musiques que je trouve toujours surprenantes.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Bordelais d’origine, je suis issu d’une formation artistique : Beaux Arts de Bordeaux, puis Master en Esthétique à la fac. En 2011, j’ai ouvert avec deux amis la Galerie 5UN7. J’y ai été assez polyvalent : programmation, commissariat, logistique…
Passionné de musique, je me suis intéressé progressivement aux musiques africaines et plus principalement aux musiques congolaises, avec la fameuse rumba congolaise.
Un jour, j’ai décidé de faire de cette passion un projet, le Bureau du Mélomane, que j’ai ouvert au sein de notre galerie 5UN7 pendant une semaine, en Octobre 2015, dans le cadre du festival de critique d’art Pensées Périphériques. Au Congo, un “mélomane” est un “fan”. Ce Bureau fut l’occasion de centraliser et de présenter ma collection de disques glanés ça et là. J’y présentais également des ouvrages sur le sujet ainsi que des objets et des peintures. Afin de le rendre vivant, j’y ai organisé des conférences et des expositions. Aujourd’hui les éléments du Bureau sont réunis chez moi mais je me déplace régulièrement pour en présenter l’ensemble ou une partie.
Pour moi, ce projet a du sens, d’autant qu’aujourd’hui, aucun ouvrage n’existe en français sur la musique congolaise en général.

Je suis par ailleurs DJ sous le nom de Bounty Inversé, entre autres projets.
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Qu’est-ce qui te plaît à Bordeaux ?
C’est une ville ni trop grande ni trop petite. On peut y monter des projets sans que ce soit “bouché”. Il y a plein de choses à faire !

Tous tes projets gravitent autour des musiques congolaises. C’est original ! D’où te vient cette passion ?
Oui, je ne l’ai pas expliqué ! En fait, tout cela vient de mon histoire familiale, qui m’a profondément marquée. L’un de mes grands-pères, a fait des études de médecine militaire à Bordeaux. Par la suite, en tant que médecin de Marine, il a longuement voyagé le long des côtes et à l’intérieur des terres africaines puis asiatiques, notamment du côté du Niger, du Sénégal, du Togo, du Cameroun…
Et même si je suis né bien après son retour en France, mes souvenirs d’enfance les plus marquants découlent de ces voyages. Ce sont des objets, des livres, des photos, mais aussi des réunions de famille où ma mère, mes oncles et mes tantes parlaient de leur vécu dans tel ou tel ville où s’était installé mon grand-père. Ces récits de terres africaines ont profondément marqué mon imaginaire.

Lorsque j’étais étudiant, ma mère a refait sa vie et est allée s’installer au Congo Brazzaville, entre autres par nostalgie de toute cette histoire familiale africaine. Je me suis alors rendu pour la première fois sur le continent africain, pour aller la voir. Ce fut le coup de foudre. Comme si tous mes souvenirs familiaux, mon imaginaire, s’était matérialisé sous mes yeux. A travers la terre congolaise.

Lors de ce premier voyage au Congo, j’ai plongé dans la musique congolaise. Pour l’anecdote, j’ai démarré avec une cassette-compilation que m’avait donné un chauffeur de taxi. Ensuite, sur place, je me suis mis à chercher des vinyles. C’est alors que je suis tombé sur l’association Maison Biso Na Biso, “tous ensemble” en lingala, la langue vernaculaire locale. Ces gens vivotaient courageusement autour de vinyles qu’ils avaient récupéré. Ils essayaient de les numériser. Je les ai un peu aidé.
À ce moment-là je démarrais un peu une activité de DJ amateur pour des amis. Déjà sensible à la musique noire (le terme est communément admis et sous-entend toute la musique issue ou influencée par l’Afrique et sa diaspora, du jazz à la house en passant par le reggae, le disco, le hip-hop etc.), j’ai plongé dans ce puits sans fond avec bonheur.

Si on veut découvrir cette musique, qu’est-ce qu’on écoute ? Par quoi on commence ?
Alors, je t’orienterais d’abord vers la série “African Pearls” du label Discograph : trois disques concernent le Congo. Le 1er volume « Congo : Rumba On The River » est le plus facile d’accès et le plus représentatif de l’âge d’or des années 50 et 60. Les livrets, très bien documentés, sont écrits au passage par Florent Mazzoleni, LE spécialiste en France de la question, Bordelais lui aussi !

Sinon, s’il y a un morceau emblématique, ce serait Indépendance Cha Cha, mais j’ai une préférence personnelle pour Jamais Kolonga. Cette chanson raconte l’histoire vraie d’un chanteur et animateur d’orchestre qui invite un jour une Belge blanche à danser. On est en 1957, c’était loin d’être acquis ! “Jamais Kalunga” signifie “Jamais Vu”: on n’avait jamais vu ça avant. J’en parle plus précisément ici.

Tu travailles le plus souvent tout seul, mais ton travail, il a une dimension collective. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Oui, avec l’esthétique, c’est la deuxième chose la plus importante pour moi. Et c’est lié : cette esthétique qui me passionne, j’ai envie de la partager, de la faire découvrir. Je tente de le faire dans mes sets de DJ de manière simple. De façon plus poussée, c’est ce que je fais également avec le Bureau du Mélomane : collecter et numériser les vinyles de rumba, pour d’une part rendre cette richesse au Congo, et d’autre part, faire connaître toute cette beauté.
Quand je reviens au Congo, je reprends contact avec les artistes et les associations comme Biso Na Biso et je leur donne ce que j’ai numérisé. Ca me paraît normal… Il faut savoir qu’aujourd’hui, couramment, des labels débarquent, trouvent un vinyle, et le sortent pour eux en se l’appropriant sans chercher à trouver les ayants droits. Bon, c’est bien de promouvoir cette musique mais n’oublions pas de rendre à César ce qui est à César !

Tu as un attachement fort au Congo. Tu entretiens quel rapport avec ce pays ? Tu as des projets là-bas ?
Ma mère habite là-bas désormais. J’y suis allé six fois depuis son installation. Avec ça, tu as le temps de rencontrer de belles personnes, de nouer des liens… Mais c’est trop peu, ça ne remplace pas un quotidien. En tous cas, ces voyages sont l’occasion pour moi de mener mon projet de sauvegarde : à mon retour en France, je ramène à chaque fois des vinyles pour compléter ma collection-discothèque personnelle, et je numérise tout. L’objectif est de ramener à l’association Biso Na Biso un ordinateur, ainsi qu’une petite platine portable pour leur apporter une base et leur permettre ainsi de poursuivre le travail de numérisation.
Bon, j’ai dit “ma collection”, mais je considère qu’elle est aussi à eux, dans un sens. Je n’ai aucune volonté de faire du business avec ça. D’ailleurs, mon rêve serait qu’un jour, une Maison de la rumba se monte à Brazzaville avec tout ce travail déjà entrepris ! Derrière, je vois un potentiel énorme autour de ce patrimoine musical unique : on pourrait développer une sorte de “tourisme musical”. Ce serait plus moderne que les espèces de safaris folkloriques et pas toujours respectueux de leur environnement qu’on trouve actuellement pour les touristes.

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Plus tard, tu te vois t’y installer ?
Pas pour le moment. Mais qui sait. Pour quelques années peut-être…

Tu te sens « Africain » ?
Non, je ne dirais pas que je me sens Africain. Je me sens Bordelais, Européen. Quoique culturellement, et du fait de mon histoire familiale, je me sens plus proche du Congo que de la Finlande par exemple.

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et tes pronostics pour celle de demain ?
Politiquement et économiquement, ça ne va pas bien c’est sûr. Cela dit, le manque de moyens crée une débrouillardise qui m’épate. C’est peut-être une des clés de l’innovation, d’ailleurs. Si un jour, par malheur, notre civilisation occidentale, qui a pris l’habitude d’utiliser les technologies les plus avancées sans même imaginer comment elles fonctionnent, se retrouve sans électricité, sans internet, les Africains seront les maîtres du monde, eux qui sont capables de confectionner un téléphone portable avec les restes d’un vieux Minitel… ! J’exagère bien sûr, mais je veux dire par là que les Africains sont bien plus adaptés que nous à la survie, et si ça tourne mal chez nous, on aura beaucoup à apprendre. En attendant, la situation est évidemment dramatique dans la plupart de l’Afrique.
Tout ça, c’est dû aux restes de la colonisation : on a organisé des indépendances de façade pour avoir la paix tout en gardant le contrôle. Ce contrôle, il faudrait le supprimer. Cela passe tout d’abord par l’arrêt du franc CFA, notamment. En fait, il faudrait surtout arrêter la Françafrique, la Chinafrique, tout ça… Il faudrait arriver à faire émerger un vrai panafricanisme.

A mon sens, les rapports entre l’Occident et l’Afrique sont dramatiques : le premier billet de banque arrivé sur le continent africain a fichu la pagaille, l’a pourri. On les a corrompu. La seule matière première qui a toujours été échangée avec sincérité et bonheur réciproque, c’est la musique, entre autres formes de culture.

Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi les spécificités de chaque pays. Un Festival Africain Contemporain à Bordeaux, t’en penses quoi ?
Super idée ! A mon sens, il faudrait qu’il y ait un aspect séduisant pour déjà attirer le grand public. Et sur le fond, il faudrait également qu’il y ait un rappel historique et éventuellement des débats avec des conférences. Ca me paraît nécessaire car on ne parle pas assez de l’histoire coloniale à l’école. On n’assume pas assez je trouve.
Par ailleurs, il faudrait parler des cultures actuelles de là-bas. C’est trop mal connu.

Un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
La Guinguette Chez Alriq ! Le lieu n’a rien de strictement africain, mais c’est sur le principe la même chose qu’une nganda (petit débit de boisson plus ou moins informel, à l’air libre) à Brazza : des petites tables, des petits tabourets, des bancs, bref une guinguette avec un super esprit. Et puis symboliquement c’est sur le quai de Brazza (du nom de Pierre Savorgnan de Brazza, qui a fondé la ville de Brazzaville), au bord de la Garonne, qui a d’ailleurs presque les mêmes teintes que le fleuve Congo !
J’y serais d’ailleurs le samedi 10 juin, pour une Veillée Sauvage qui lancera le super festival Vie Sauvage, venez faire chalouper un peu votre bassin !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma