On est ensemble ! / Portrait #19 : Diontan

On est ensemble ! / Portrait #19 : Diontan

On est ensemble ! / Portrait #19 : Diontan

Depuis quelques semaines, Kélé est parti à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Brassage culturel et culinaire, Cameroun, Senegal et flegme bordelais au menu de notre rencontre avec Diontan, qui vous a d’abord servi à bord de son foodtruck Mami Wata, et qui vous attend depuis quelques temps au restaurant La Brasse, cours de l’Yser… et toujours un peu chez Mami Wata !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Bonjour ! Je m’appelle Diontan, j’ai 33 ans, et je suis d’origines Camerounaise et Sénégalaise. J’ai d’ailleurs monté un restaurant, La Brasse, et avant cela le food-truck Mami Wata, avec cette thématique africaine.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je suis née à Paris. Quand j’étais toute petite, nous avons déménagé en Alsace, où j’ai habité une dizaine d’années, avant de déménager à nouveau pour aller habiter en Charentes Maritimes. Et ensuite j’ai déménagé, toute seule cette fois-ci, pour une ville plus grande, et comme la grande ville la plus proche de Royan c’était Bordeaux, je suis arrivée ici ! C’était il y a, pfiou, plus de 10 ans maintenant ! Le temps passe vite !

Ici on est donc dans ton restaurant, La Brasse. C’est quoi La Brasse ?
La Brasse, au début, ça part d’un brainstorming avec des copains à qui j’avais parlé de ce projet de création de restaurant. A un moment, il y en a un qui me demande ce que je veux faire exactement. Et je lui dis une petite brasserie, une « brassounette » ! Et là il m’a sorti « la brasse » ! Et tout de suite je me suis dit, oui c’est ça ! Parce que La Brasse, c’est justement un restaurant que je voulais mixte, un mélange de ce que je suis, c’est à dire française, mais aussi franco-africaine. Ça me correspond bien, c’était un brassage. En plus le restaurant est situé au Cours de l’Yser, qui est un bon gros brassage culturel, où on croise de toutes les couleurs et de toutes les origines. Et en plus ça faisait écho à mon premier bébé, Mami Wata, qui est une sirène…

T’as lu mes questions au fait ?
(rires) Non, j’te jure que non !

Alors, la prochaine question c’était : devant le restaurant là, il y a donc ton premier bébé, ton foodtruck Mami Wata. C’était une sacrée aventure ça Mami Wata, non ? Qui n’est pas terminée d’ailleurs…
Non, Mami Wata elle n’est pas morte du tout ! C’est mon premier bébé, c’était vraiment une super aventure humaine, le fait d’être nomade comme ça, d’arriver sur des évènements festifs, des lendemains de mariage, des concerts. C’est toujours des gens qui sont là pour faire la fête, et moi j’apporte la petite touche, salutaire des fois, parce que quand il est minuit, qu’on a bien dansé et bien bu, ça fait du bien de se faire un petit maffé ! Donc des fois, je suis arrivé un peu comme la « sauveuse » de la soirée et c’était assez drôle.

Et donc tu avais aussi anticipé ma question d’avant : finalement, ces projets, ça te ressemble bien, tes origines familiales, ton métissage culturel, ton caractère sociable. C’est important pour toi le contact humain ?
Ah mais je suis passionnée par le contact humain ! Donc oui je suis vraiment épanouie dans ce que je fais. C’est vraiment moi, et que ce soit dans le foodtruck ou dans le restau, il y a plusieurs personnes qui m’ont dit qu’ils avaient l’impression d’être à la maison, comme si c’était des copains qui étaient invités. Et moi c’est naturellement que je le fais, parce que mine de rien, je passe quand même beaucoup de temps entre ces activités, donc je ne me voyais pas le faire autrement. C’est pas vraiment du travail, c’est une manière de gagner ma vie, et d’occuper mon temps.

Tu disais que le quartier où tu est installée, Cours de l’Yser, c’était un vrai brassage culturel et que tu voyais passer vraiment des gens de partout au fait…
Oui, Cours de l’Yser tu vois vraiment passer de toutes les couleurs, c’est incroyable ! En plus, ce qui est assez rigolo, c’est comme si on s’était spontanément rangés les uns les autres. Alors moi du coup, La Brasse, elle s’est mise au milieu des Camerounais. Mais c’est pas voulu, je n’ai pas choisi ce local en me disant que je serais au milieu de mes « compatriotes », enfin au milieu des Africains. Ce local je l’ai pris parce qu’il était proche des Capucins, et que moi je suis une « Capucienne » depuis que je suis arrivée à Bordeaux. Et puis par rapport à mon projet culinaire, je voulais vraiment pouvoir mixer la cuisine du Sud-Ouest et la cuisine Africaine, et pour ça le Marché des Capucins, c’est un super vivier. J’ai tous les produits de saison à disposition, à côté, frais !

Au départ, tu n’es donc pas de Bordeaux. C’est quoi ton histoire avec cette ville ?
Au départ, c’est une histoire amicale. Quand je suis arrivée ici, je ne connaissais personne, je me suis fait des amis, et comme j’ai une histoire familiale un peu compliquée, ces amis sont devenus ma famille. Après, la ville, quand je suis arrivée j’ai connu la Place de la Bourse toute noire. Je me souviens aussi que quand on arrivait sur le pont c’était vraiment pas beau. Donc la ville était beaucoup moins belle que ce qu’elle est maintenant. Après ce que j’ai bien aimé aussi, c’est le côté culturel, c’est quand même une ville en mouvement. Les Bordelais ont mauvaise réputation, mais je vois pas trop pourquoi au fait ! Parce qu’ils sont quand même accueillants. Après on va dire que j’ai assez rapidement gravité dans les milieux un peu « rock », un peu « underground » de Bordeaux, avec peut-être une ouverture d’esprit un peu plus prononcée que si j’avais fréquenté des milieux plus huppés, plus fermés, comme celui du vin par exemple. Mais voilà, je me suis assez rapidement fait des potes, et ça m’a paru comme une évidence de rester un peu, et le temps passe, et je suis encore là ! (rires)

Qu’est-ce qui te plaît à Bordeaux aujourd’hui ?
Ce que j’aime dans Bordeaux c’est que c’est un quartier. C’est une ville-quartier. Elle est petite, elle est belle, elle est accueillante, elle est riche. Elle est très militante aussi, il y a pas mal de gens qui sont engagés. Par rapport aux migrants par exemple, ou dans l’art, dans la tolérance. C’est vraiment une ville où on essaye de vivre ensemble. On est pas forcément conscient qu’on est privilégiés, mais par rapport à d’autres on l’est. On peut quand même se balader relativement en toute sécurité, qu’on soit une femme, en mini-jupe, bien éméchée à 2h du matin, sans trop craindre pour sa vertu. Et ça c’est un luxe que malheureusement toutes les villes et tous les quartiers n’ont pas. D’ailleurs à Bordeaux finalement, si il y a un quartier qui craint le plus, c’est quand même le mien, et encore… Finalement, Cours de l’Yser, moi j’ai été adoptée, ça s’est pas fait tout de suite mais quand même assez rapidement. Et je ne me sens pas du tout en insécurité. Alors je râle, je bataille, quand on ramasse pas les crottes de chien, quand on crache par terre mais il n’y a pas plus de mal-être que ça. J’ai vraiment l’impression qu’on est bien tranquille dans cette ville, et on peut y vivre et y être ce qu’on veut.

Finalement c’est quelque-chose qui revient assez souvent dans nos interviews, ce côté militant, assez ouvert de la ville alors qu’elle a, tu le disais, encore aujourd’hui à l’extérieur, une réputation de ville assez fermée, assez froide, même si ça a évolué…
Oui, c’est quelque-chose qui n’est pas foncièrement faux. Quand je suis arrivée, on m’a aussi expliqué l’histoire de Bordeaux, qu’elle avait quand même fait sa richesse sur l’esclavagisme. Donc oui elle a cette histoire assez controversée, mais il n’y a pas qu’elle. Et paradoxalement, on m’a aussi expliqué des choses beaucoup plus jolies, comme des personnes qui n’ont pas laissé monter les mouvements racistes et extrémistes. Les gens me racontaient leurs bagarres, comment ils se sont battus, comment ils sont fiers qu’actuellement, ce soit une ville quand même assez mixte. D’ailleurs j’ai lu quelque-chose qui m’a fait beaucoup rire. C’est un article qui parlait de ce côté fermé et bourgeois des Bordelais, et pour justifier ça, ils expliquaient que ce n’était pas du snobisme, mais plutôt du flegme. Parce que pendant des années Bordeaux a été anglaise. Donc quand on sait comment sont les anglais… Du coup j’ai trouvé ça assez drôle, et je le prend comme ça en rigolant, que ce n’est pas du snobisme mais du flegme et que finalement les Bordelais sont quand même assez ouverts d’esprit !

Quand tu es en voyage, tu te sens bordelaise ?
Ah, c’est compliqué comme question ! Je pense que ça va dépendre du vent ! (rires) Oui je suis bordelaise, mais c’est aussi quelque-chose que j’essaye au maximum de réfréner. Parce que je peux avoir un bon côté chauvin, je suis assez fière, pour plein de raisons, d’être née et d’avoir grandi en France. Et donc dès qu’on touche un peu à la France en général, je râle !
Mais après j’essaye vraiment de me définir plus comme une humaine, parce que je suis quand même assez métissée, dans mes influences, dans mes goûts. J’ai été élevée par des gens qui sont de philosophie bouddhiste. Je suis noire, et pendant des années quand j’étais petite, en Alsace, j’étais la seule noire de toute mon école ! (rires) Donc oui, je me sens bordelaise, mais pas que ! Je me sens Française… et humaine… et terrienne !

Dans tes projets, il y a une dimension individuelle mais il y a surtout une forte dimension collective. Tu fais à manger pour des gens, tu rencontres plein de monde… C’est important pour toi ce lien social que tu crées à travers la restauration ?
C’est vital ! C’est vraiment vital ! J’avais discuté avec une autre fille qui avait aussi un foodtruck, et elle était très mal à l’aise avec ça. Du coup elle faisait de l’emporté et elle avait juste les livreurs qui venaient. Moi, je travaille toute seule comme tu l’as dit, mais si en plus j’ai pas la petite satisfaction d’échanger avec mes clients, qui deviennent parfois aussi des potes… Non c’est indispensable pour moi ! Je suis indépendante, mais pas du tout solitaire. Je suis curieuse, donc c’est une source de satisfaction pour moi de rencontrer des gens, divers et variés. C’est ça qui est super aussi avec ce nom « La Brasse », c’est que même au niveau de la clientèle, ça va de la petite mamie qui vient manger toute seule, aux parents qui sont pas de Bordeaux mais qui ont leurs enfants étudiants ici et qui habitent à deux rues, des Africains, des Camerounais qui sont très communautaires, et qui négocient avec moi pour que je sois un peu plus traditionnelle dans mes recettes… (rires) Quand ils me voient utiliser des produits du Sud-Ouest dans mes recettes, ils me disent « non mais quand même » ! Par exemple je fais du ndolé, c’est un plat camerounais assez connu. Et quand j’ai dit la première fois que je l’avais fait à la saucisse, j’ai eu droit à des « tchip », à des négociations… (rires) Et c’est super, je me suis éclatée ! Quand j’ai attrapé le bras du Camerounais en lui disant « mais goûte ! » et qu’il a goûté et qu’il était emballé parce qu’il avait jamais mangé un ndolé comme ça, c’était vraiment complètement le kiff !

En général, les restaurants chez nous, on vient s’asseoir, on vient manger, en famille, avec des amis, en couple. Mais par contre dans les restaurants africains, tout le monde se dit bonjour, tout le monde vient te souhaiter bon appétit, t’invite à venir manger… Alors chez toi ça se passe comment ? Les clients ils parlent entre eux, ils échangent ?
Je suis assez contente, et fière, de ma clientèle, parce que chez moi ça se passe comme ça oui ! Comme la salle est petite, et que je tutoie assez facilement les gens et que j’essaie de les mettre à l’aise, ça marche. Les gens se sentent à l’aise, échangent, communiquent. J’ai la chance d’être pas mal entourée aussi, donc des fois c’est les copines qui passent pour manger une petite assiette de tapas, boire un verre et qui discutent. Du coup oui, c’est très convivial et chaleureux comme ambiance.

Tu disais que tu avais des origines Sénégalaises et Camerounaises par tes parents. Ils représentent quoi pour toi ces pays ? Le Sénégal d’abord peut-être ?
Le Sénégal c’est mon côté « princesse » ! (rires) Princesse, coquette, mon côté calme et enveloppante, familiale. C’est mon côté un peu justicière aussi, et solidaire. C’est le charme, c’est le fait que je fasse 1,71m (rires), avec des yeux en amande…

Et le Cameroun du coup ?
Ah le Cameroun ! C’est pas la même ! C’est le fait que j’ai monté un foodtruck, un restau toute seule, c’est mon côté beaucoup plus battante. Beaucoup plus dans le « business », dans les échanges, je ne me laisse pas faire. J’aime l’harmonie, je suis très Sénégalaise, et calme, mais j’ai pas peur de me battre pour mes convictions, d’essayer d’expliquer ma vision des choses, et de me battre pour ce que je veux, pour les gens que j’aime, et pour qu’il y ait moins d’injustices.

Tu y vas de temps en temps, au Sénégal ou au Cameroun ?
Malheureusement non, la dernière fois que j’y suis allée j’étais toute petite. Après c’est vrai que ces trois dernières années, je me suis vachement investie, j’ai pas arrêté, ça a été relativement vite, j’ai construit pas mal de choses en relativement peu de temps, et toute seule. Donc là je suis en train de structurer un peu tout ça et du coup c’est compliqué de partir. C’est assez loin, c’est assez cher aussi. Et puis maman elle arrive pas à quitter son bébé ! (rires) Ça voudrait dire qu’il faudrait que je m’en aille pendant un mois, du coup en ce moment c’est pas trop d’actualité. Mais c’est ce qui est génial du Cours de l’Yser, c’est que je voyage !

Et un jour tu t’y vois mener un projet, t’y installer ?
J’ai envie de te dire pourquoi pas, mais tu me dirais un autre pays j’ai envie de te dire pareil. Disons qu’en France il n’y a pas assez de soleil à l’année ! (rires) Même pour l’Alsacienne que je suis. Donc c’est vrai que j’aimerais bien arriver à me payer le luxe de faire 6 mois ici et 6 mois ailleurs. Je suis complètement francophone et attachée à ce pays, donc je ne peux pas le quitter, je ne me vois pas partir, mais avoir un peu plus de soleil, faire d’autres projets, peut-être un peu plus justement dans le social, aider des gens, vraiment. Donc oui, pourquoi pas ! T’as des plans ?

Non, malheureusement, j’essaye aussi de faire la même chose ! (rires). Plus globalement on va dire, il représente quoi pour toi le continent africain ? Est-ce que tu te sens africaine ?
C’est drôle parce que j’ai mis du temps à assumer, mais au fait oui, je crois que j’ai toujours été africaine, et oui je le suis. Mais c’est vrai que c’était un peu compliqué pour moi, inconsciemment, le fait d’être tout le temps entourée de personnes blanches, et même si j’y avais été quand j’étais petite. Mais c’était de la timidité. Par exemple pour mon premier ndolé à la saucisse, il y a un vendeur qui m’a expliqué une fois, et j’ai réussi à le faire et il a eu beaucoup de succès. J’ai tout vendu et on m’a félicité. Et du coup c’est ce genre de petites victoires qui me font du bien aussi. Et qui sont liées au fait d’avoir pris un restaurant Cours de l’Yser. Je suis beaucoup moins complexée que je ne l’ai été. Je me suis vachement construite dans cet espèce de « cul entre deux chaises » si je puis dire. Parfois t’as des gens « d’origine française », qui ont vécu adultes en Afrique, et qui ont eu un coup de coeur, qui venaient me parler, et ça me donnait des complexes parce qu’il y a des villes ou d’autres choses que je ne connaissais pas. Du coup je ne me sentais pas légitime pour en parler ou pour faire des choses, alors que j’ai pas besoin d’être légitime ! Je le suis, c’est moi ! Et donc j’ai pris cette confiance en moi à travers Mami Wata, et maintenant à travers La Brasse. Donc oui, oui, je suis africaine !

Donc ce que tu fais aujourd’hui, ça te permet de te questionner un peu, sur ces racines. Tu es née ici, tu es française, tu ne sais pas naturellement faire un plat du Cameroun par exemple…
C’est marrant ce que tu dis, parce qu’effectivement, naturellement je ne saurais pas comment faire, mais quand on me l’explique, je réussis du premier coup ! Donc c’est que finalement, c’est en moi. Petite, il y a des choses qui ont dû se passer devant moi, sous mes yeux, des odeurs, des façons de faire, des trucs qu’on m’a dit, qui se sont imprimés, et que j’ose enfin ! C’est ça le problème, oser ! Parce qu’on se prend la tête, de vouloir être bien, de bien faire les choses, on a peur de ne pas plaire, d’avoir à se justifier. C’est vrai que ces dernières années, j’ai pris plus confiance en moi. Et puis j’essaye de faire les choses plus simplement. Et à partir du moment où j’ai commencé à m’ouvrir, à poser des questions et à assumer le fait que je ne sache pas, les gens me disent que c’est normal, et on m’explique. Et c’est hyper chouette, parce que les Africains sont hyper enveloppants, chacun à sa façon. On peut pas généraliser, mais de mon expérience, les Sénégalais sont plus maternants, tout de suite papa, maman, tata. Et puis les Camerounais, c’est plus filou, c’est plus allez on se bouge, c’est pas grave, on va y aller, t’inquiètes on va t’expliquer !
Donc je me dis que c’est une richesse et une force d’avoir cette double expérience, ce gros bagage finalement, parce que de plus en plus, tu es bien placé pour le savoir, le métissage c’est l’avenir. Si on était plus à essayer de partager nos différences, d’essayer de se comprendre, de pas juger, on éviterait plein de conflits, et ça serait plus facile de vivre ensemble quoi ! Donc voilà, le communautarisme, c’est bien…

… mais « la brasse » c’est mieux !
(rires) La Brasse c’est mieux, c’est sûr !

Ça tombe bien, ça fait le lien avec la question suivante ! Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi des pays, au-delà d’un continent, ça te parle ? Un Festival Africain à Bordeaux, t’en penses quoi ? Ça t’inspire quoi ? Tu voudrais y voir quoi ?
Et bien j’aimerais y voir Mami Wata ! (rires) Mais sinon, ça m’inspire la fête, la bonne humeur, la danse, les boubous, la bonne bouffe. Ça m’inspire tout de suite la joie de vivre, un festival où on va s’amuser, où on va échanger, où on va rire, bref que du positif, de la chaleur…

C’est pas un peu « cliché » tout ça ?
Mais c’est un cliché positif, donc c’est pas grave ! Bien sûr que je ne suis pas tout le temps en train de sourire, béatement, parce que je suis d’origine africaine. (rires) Mais c’est vrai que c’est mon caractère d’être très joyeuse, et ça fait aussi de mon énergie, je suis gorgée de soleil ! Et puis c’est un peu dans la culture africaine, de partager, de communier, et c’est pas forcément du cliché. Quand on est élevé d’une manière, ça laisse des marques. Après c’est à nous de garder les choses positives et de les nourrir pour qu’elles grandissent. Mais les choses négatives il y en aussi et il faut faire pareil, s’en rendre compte, et avancer dans la joie ! Si tu prends les enfants, à la base, il n’y en a pas beaucoup qui font la gueule ! Quelle que soit sa couleur, un enfant, c’est créatif, ça sourit, c’est joyeux ! Et ça pose des questions : et pourquoi t’es noire ? Pourquoi t’as un gros nez ? (rires) Mais y a pas de soucis, c’est pas du cliché, c’est juste cash et spontané. Donc je pense qu’on devrait prendre un peu plus en compte notre part enfantine, pour vivre ensemble.

C’est une bonne conclusion ! Es-ce que tu as un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
C’est compliqué de n’en choisir qu’un seul ! Donc je dirais le Samanké, près de la Porte de Bourgogne, un restaurant africain assez cool, un peu plus traditionnel que moi pour ce qui est de la cuisine. Il y a aussi Chez Omar, pour aller se balader, pour écouter des bons concerts. C’est dans une petite impasse, Impasse Saint-Jean, pas très loin de La Brasse. C’est un endroit où les gamins courent dans tous les sens, où tout le monde se mélange, c’est assez métissé, il y a des gens du quartier. C’est une adresse un peu confidentielle que je balance ! Il y a aussi La Marmite, un peu plus haut Cours de l’Yser, où des fois même moi j’y vais pour faire une pause africaine traditionnelle. Là faut vraiment pas avoir peur quand on est de type caucasien, faut rentrer et tout se passera bien !

C’est un peu comme aller au Black Pepper (un club afro), qui n’existe plus, et où je ne suis jamais rentré d’ailleurs !
Voilà c’est ça ! Faut pas avoir peur, parce qu’on est bien accueilli. Alors c’est sûr que quand tu rentres, plus personne ne parle, tout le monde t’observe ! Mais il faut s’installer et demander un petit poisson braisé !

Pour terminer, est-ce que tu penses à un projet ou une belle personne à nous recommander pour une prochaine interview ?
Je te proposerais bien Coumba. Elle est Sénégalaise, et c’est elle qui fait les belles boucles d’oreilles que je porte. Elle est située au Marché des Capucins et je l’aime beaucoup, c’est une superbe artiste. Et après j’ai envie de te dire ta femme ! (rires)

C’est déjà fait ! (voir : Hannah & Fanta)
Oui parce que j’aime beaucoup son projet, autour des contes africains. Et moi j’adore la magie des contes africains. Et puis Sly peut-être. Il est plutôt Antillais mais il fait de la cuisine franco-africano-caribéeenne, 100% végétarienne. C’est un rasta, son restau Rise up ‘n’ Shine est Cours de l’Argonne et je crois qu’il vient de monter un foodtruck aussi. Et puis Ali aussi ! Ali « La Terre », Rue Saint-James, comment j’ai pu l’oublier ? C’est un des premiers de cette rue d’ailleurs, ou un des derniers suivant comment on se place. Parce que cette rue elle a tourné, elle avait pas la même gueule il y a vingt ans, et lui il est là depuis ce temps-là ! C’est ça le truc qui fait un peu flipper sur cette ville, j’espère qu’elle va pas perdre son charme, qu’elle va pas trop s’aseptiser. Ce serait dommage qu’elle devienne un peu trop une banlieue de Paris. Parce que c’était assez drôle d’être à Bordeaux, on était un peu des provinciaux, mais pas trop pèquenauds non plus, et donc ça fait un peu peur quoi… Mais bon, ça va dépendre de nous ! Il faut continuer d’aller chez Ali, à La Brasse, aller réparer son vélo dans le petit magasin où le mec fait la gueule et t’envoie balader, mais ça fait des années qu’il est là…

On va dire que le point positif, c’est que ça amène encore plus de brassage. Et que les nouveaux arrivants doivent s’intégrer dans ce brassage là ?
Ah mais carrément, sauf qu’à priori c’est pas du tout ce qui est proposé ! On a l’impression que, plutôt que de faire une place aux gens qui arrivent et qu’ils essaient de s’intégrer, on fait des choses pour leur plaire. Mais si ils ont décidé de venir ici, c’est que déjà ça leur plaisait ! Alors soyons nous-mêmes, continuons d’être Bordeaux, cette ville militante, juste ce qu’il faut bobo-flegmatique, métissée, géniale et très populaire quand même !

Interview réalisée pour Kélé par Thomas