On est ensemble ! / Portrait #18 : Charles

On est ensemble ! / Portrait #18 : Charles

On est ensemble ! / Portrait #18 : Charles

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, conversation fleuve autour d’un café noir entre deux blancs, un presque Franco-Malien (sans papiers) et un Franco-Burkinabé (avec passeport), Charles Duvoyage !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Qui je suis ? Hum, je suis Charles, un nom que m’ont donné mes parents, dont je suis très fier, qui a une certaine aura dans le monde francophone, et même anglophone d’ailleurs, dont émane une certaine classe, et qui rejaillit sur moi… Mais de manière totalement involontaire ! Et sinon je suis peintre, archi-peintre. J’ai commencé par faire de l’architecture et puis je me suis tourné très vite vers la peinture.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je viens de Périgueux, et mon parcours depuis là-bas, il est long. J’ai passé 5 ans à Périgueux quand j’était petit. Après je suis venu à Bordeaux, où j’ai habité jusqu’à 20 ans, puis Paris, la Suisse, les Etats-Unis, avant de revenir en France. Après ça j’ai fait une petite virgule en Angleterre, avant de revenir en France dans une ville que je ne connaissais pas, Marseille, où j’ai passé 10 ans. Et puis un jour, je me suis dit qu’à force de regarder la mer, j’allais la traverser. Et donc je suis parti voyager, en Afrique, pendant 8 ans.

Bordeaux, Marseille, l’Afrique, Périgueux au départ… Finalement tout est dans ton nom ! C’est ton vrai nom ça Duvoyage ?
Non, bien sûr, c’est pas un vrai nom. C’est une réaction par rapport aux gens du voyage. Une fois, je suis rentré en France, et je ne comprenais pas, on me parlait tout le temps des gens du voyage. Je ne savais pas qui c’était… Comme à l’époque il y avait aussi Jean Dujardin (rires). Et puis un jour j’ai compris… Et au fait c’est aussi une anecdote. C’est parce que Facebook ne tolère pas qu’on ait qu’un prénom et ils voulaient absolument un nom de famille, et comme je ne mets pas le mien, parce que je m’en fous et que je ne le trouve pas très intéressant, je l’ai transformé en Duvoyage, parce que je voyage effectivement…

Qu’est-ce qui te plaît dans le fait de voyager ?
Alors là… La découverte, les rencontres… La renaissance perpétuelle, qui est indispensable dans mon boulot, parce que je sclérose très vite si je reste en place !

Tu disais que tu étais archi-peintre. En ce moment tu es donc à Bordeaux, quels sont tes projets ? J’ai vu que tu étais en train d’embellir les trottoirs de Bordeaux… ou d’enjoliver comme tu le dis toi même…
Oui, je ne peux pas m’en empêcher, je suis toujours intervenu dans la ville, et j’essaye d’intervenir de manière douce. Je ne suis pas trop tagueur, j’ai du mal à m’exprimer sur les jolis murs, donc j’essaye de trouver des biais pour m’exprimer, mais de manière détournée. Il y a quelques années, y a plus de 20 ans maintenant, il y avait dans les rues de Bordeaux des petites bites qui nous fracassaient les tibias, et j’avais peint des fleurs dessus, qui sont restées pendant des années et que tout le monde connaissait. Et puis là, en revenant, les bites ont maigri, donc elle nous cassent plus le tibia elles nous arrachent les couilles au passage, et le bout en caoutchouc n’est pas facile à peindre… Tout ça qui fait que je me suis converti dans les tapis, pour intervenir directement sur le sol. Ça faisait des années que je cherchais un moyen de peindre sur le sol, mais j’essayais de trouver une idée rigolote quoi !

Donc t’es devenu un peu marchand de tapis ?
Voilà ! Et c’est rigolo parce que j’ai un vieux souvenir de Saint-Mich’, où j’ai passé 2 ans, où il y avait un vieil arabe qui se promenait avec ses tapis sur l’épaule et qui criait dans la rue (il le fait avec l’accent) « il est joli, il est joli » ! Et moi je fais un peu pareil au fait, j’étale mes tapis et quand les gens passent je fais « il est joli » ! (encore l’accent) Alors personne ne comprend mais bon (rires).

J’ai croisé aussi un taxi-brousse peint sur un mur… Il me semble que c’est Rue de Ouagadougou à Bordeaux, c’est un nom assez évocateur ça !
Oui, alors justement je disais que je n’intervenais pas sur les murs, mais là en l’occurrence c’est pas sur un mur, c’est sur une porte de garage, devant un ancien terrain à l’abandon. Et c’est surtout que c’est totalement contextuel, c’est Rue de Ouagadougou ! En arrivant d’Afrique, j’ai découvert qu’il y avait une Rue de Ouagadougou à Bordeaux, qui est un peu perdue vers Bacalan là-bas (ndlr : derrière le Garage Moderne). Donc j’ai fait une intervention avec les enfants du quartier, pendant que je faisais une expo à côté aux Vivres de l’Art. Un matin j’ai fait le dessin, et l’après-midi on a passé les couleurs. Et on a fait un taxi-brousse ! Mais c’est pas la première fois, parce que je suis coutumier du taxi-brousse. J’en ai déjà fait un au Bénin, sur un restaurant, comme déco. Et j’en ai fait un cet été aussi sur le bus d’une association qui travaille avec l’Afrique aussi. Ils ont un grand bus, et j’ai peint un bus sur le bus !

Et ce bus là il a d’ailleurs comme projet de partir voyager sur le continent, c’est ça ?
Oui ! Alors c’est marrant parce que tous les bus que j’ai fait jusqu’à présent ils sont statiques. Et celui-là il va pouvoir aller en Afrique. Donc on verra ce que ça donne, et on verra les réactions des gens au fait. Je les connais déjà au Bénin, parce que le premier bus c’était un kiosque, un petit restau, que j’ai transformé en sorte de foodtruck. Et donc je voyais les réactions des gens, qui étaient assez intéressantes. Surtout des touristes, qui prenaient ça en photo, en se disant que c’était de l’art africain ! (rires).

On a donc un point commun avec le taxi-brousse, parce que j’avais moi-même monté un maquis à Bamako, avec un taxi-brousse en guise de bar. (ndlr : le Zira). Le bus qui voyage à travers l’Afrique, c’est un peu ce que tu as déjà fait non ? Tu as des carnets de voyages avec toi là, c’était un projet un peu sur la route comme ça non ?
A l’époque, j’étais à Marseille, j’en avais un peu marre même si c’était très sympa. Donc j’ai réuni tout ce qui me plaisait, et en allant vers où je pensais que ça allait me plaire, je suis parti en Afrique. Donc j’ai voyagé, ce qui est quand même la première chose qui me motive. Et plutôt que de voyager les mains dans les poches, je me suis dit que j’allais amener quelque-chose là-bas. J’étais pas une ONG, c’était pas un projet humanitaire. J’insistais justement sur le fait que c’était un projet humain. J’allais pas là-bas pour expliquer aux gens ce qu’il fallait faire et comment il fallait vivre, ou en amenant des choses manufacturées qui servaient à rien, ou au mieux à grossir le marché noir local. Donc moi j’amenais mon savoir-faire, et de la peinture, et du matériel pour faire peindre les enfants. C’est ce que j’ai fait les 2 premières années, où j’ai voyagé dans 5 ou 6 pays, en organisant des ateliers de peinture au hasard de la vie, des rencontres, sur ce continent que je ne connaissais pas du tout.

Et donc tu en as tiré ces quelques carnets de voyages, où tu racontes un peu chaque étape, et puis tes impressions de l’Afrique de l’Ouest…
Au départ j’avais l’habitude de raconter ce qui se passait dans les ateliers de peinture avec les enfants à Marseille. C’est comme ça que je m’exprimais, en dessins, en textes aussi, mais beaucoup plus en dessins. Et donc j’ai repris cette habitude en arrivant là-bas. Mais tout ce que je voyais là-bas c’était neuf ! Donc j’ai énormément dessiné ce que je voyais, et puis de temps en temps il y avait les ateliers de peinture. Au départ, ce qu’on faisait à Marseille, c’était un peu des rapports d’observation, sur ce qui se passait pendant les ateliers. Et puis là c’est vraiment devenu des carnets de voyage. D’ailleurs je suis devenu mono-maniaque, j’étais toujours avec mon carnet, en train de dessiner dans tous les sens…
Et partout où j’ai pu m’asseoir et peindre, j’ai rencontré énormément de gens, que j’aurais pas rencontré si j’étais simplement passé à pied, en levant le nez et en rigolant sur les scènes que je voyais, marrantes, anecdotiques, africaines ! Donc du coup c’était aussi un moyen de rentrer en relation avec les gens puisque j’étais assis par terre, dans un coin en train de dessiner, au bout de 5 minutes j’avais déjà 30 enfants autour, et ensuite les grands qui venaient voir pour comprendre ce qui se passait. Et du coup c’est devenu une manière de m’exprimer, même sur place en direct, c’était vachement rigolo ! Et avec tout ça je tenais un carnet de voyages en direct sur internet, donc il y avait des gens qui me suivaient. Au départ que des Français, et puis au fur et à mesure de la route, tous les Africains que j’avais pu rencontrer, qui avaient accès à internet et qui suivaient les aventures.

On peut les trouver quelque-part ces carnets de voyages ? Ils ont été publiés ?
Oui, le premier est en vente, sur tous les sites marchands, ça s’appelle « Les pieds sur terre en Afrique » (aux Editions Elytis). Les deux suivants n’ont pas été édités, mais on les trouve sur internet : Tome 1, Tome 2 et Tome 3.

On va revenir un peu à Bordeaux, quelle est ton histoire avec cette ville ? Depuis quand es-tu installé ici ? Comment es-tu arrivé ?
Je suis arrivé en quelle année ? Je suis né en 65, donc j’ai dû arriver en 71/72, je ne sais plus. Mes deux parents étaient étudiants, puis profs à la fac. Je suis resté à Bordeaux jusqu’à l’âge de 20 ans, à m’ennuyer à mourir dans cette ville sinistre et où il ne se passait rien. Et en même temps, comme il se passait rien, on a créé des choses, on a fait de la musique. Et puis après je suis parti à Paris, parce que j’avais envie de bouger justement. J’en avais marre de cette ville toute noire et endormie. Donc je suis parti…

Et donc tu es revenu t’installer ici depuis pas longtemps ?
Oui, voilà ! Je suis revenu quand d’ailleurs ? En 95, je suis revenu par hasard, enfin pas par hasard, par la volonté d’une femme, qui est venue me chercher par la peau des fesses aux Etats-Unis. Et puis je suis resté 5 ans, et là j’ai découvert déjà une ville qui allait mieux. Je ne sais pas d’où ça vient, j’ai l’impression que c’est la nouvelle génération qui était plus intéressante, plus marrante, plus décontractée que la mienne. Bref, j’ai trouvé que cette ville avait déjà pas mal bougé, même si elle était toujours endormie, et toujours toute noire. Mais les gens en avaient marre. J’ai découvert une ville qui je ne connaissais pas et qui était plus intéressante, mais quand même toujours bien pourrie ! Et après je suis parti à Marseille, pendant dix ans, et je suis revenu régulièrement en pointillées, pour faire de la musique notamment. Et à chaque fois que je revenais, j’étais sidéré par la transformation de cette ville. Petit à petit, jusqu’à aujourd’hui, 18 ans plus tard, où en revenant j’ai encore été sidéré par la ville, qui est devenue un musée, avec le pour et le contre… Moi j’y pensais depuis très longtemps que nos ville européennes, et particulièrement françaises, sont des musées. Et maintenant c’est la réalité. On vit dans un musée, et puis on est visité par des touristes, américains ou autres, qui visitent le musée, avec des petits bonhommes qui marchent dans les rues du musée.

T’as anticipé un peu la question suivante, je voulais te demander qu’est-ce que cette ville aujourd’hui représentait pour toi ? Qu’est-ce qui te plaît ici ? Qu’est-ce qui te plaît moins aussi ?
Disons que je me suis tellement ennuyé dans cette ville quand j’étais gamin, que maintenant je trouve tout merveilleux au fait ! Alors après il y a des mauvais côtés, mais bon, c’est pas cette ville qui a des mauvais côtés, c’est la société dans laquelle on vit, où tout est marchandisé, tout est du business. Et on a enfin compris que la seule ressource qu’on avait c’était notre patrimoine. Donc on le met en valeur. Alors du coup c’est un peu gênant pour les gens qui y habitent, mais malgré tout il y a quand même beaucoup plus d’avantages que d’inconvénients.
Je ne sais pas si c’est le fait d’arriver, mais j’ai l’impression qu’en ce moment spécialement, c’est le moment d’être à Bordeaux en tout cas. Il y a un côté « movida bordelaise ». Par rapport à plein d’autres moments que j’ai connu de cette ville, il se passe plein de choses, partout, c’est la société du spectacle à tous crins. Il y a une fête tous les soirs, enfin, il y a mille fêtes tous les soirs ! Des foires, des expos…

Tu dis cela comme si il y en avait presque trop…
Non, il n’y en a pas trop, mais c’est devenu le business. D’ailleurs on le sait, on le voit, la culture ramène plus d’argent que l’automobile, c’est pas par hasard ! C’est parce que c’est devenu la société du spectacle. Tout est l’occasion de faire un festival… Mais bon, il vaut mieux faire ça que de s’ennuyer dans une ville toute noire. Mais il y en a tellement que ça devient un peu comme quand j’étais arrivé à Paris, il y avait tellement de choses que finalement je ne faisais rien parce que je savais pas où aller, je savais pas comment le faire. Donc il faut les clés aussi ! Mais j’ai l’impression que c’est un moment agréable, il se passe énormément de choses, ça pète de partout et il y a des choses à faire. Il y a des choses qu’on peut faire plus facilement qu’avant. Il y a quelques années, on risquait la prison quand on faisait un tag, maintenant on va dans des galeries, on nous encense, on passe dans les revues ! C’est ridicule, mais en même temps c’est rigolo. C’est comme la végétalisation de la ville. Bientôt si on a pas un brin d’herbe ou un arbre devant la maison on aura un PV. Il y a 20 ans, si on laissait pousser un brin d’herbe devant chez soi à Bordeaux, on prenait un PV ! Parce que ça faisait sale. Maintenant il en faut partout. Alors je suis ravi, j’adore les arbres et la végétation, mais c’est assez rigolo de voir comment ça peut changer du tout au tout sur 10 ou 20 ans.

Quand tu es en voyage, tu te présentes comment ? Tu es Bordelais ? Français ? Tu es de Périgueux ? Tu dis que tu viens d’où ?
Disons que j’ai découvert la joie d’être français à l’étranger, ou que ce soit, c’est ça qui est rigolo. Aux Etats-Unis, c’est très chic d’être français. On a une bonne image partout, à part peut-être en Angleterre. C’est peut-être le seul endroit ou c’est pas trop chic. Et en Afrique, on s’excuse d’être français en arrivant, et au fait, ils nous sautent dans les bras en disant « mais vous êtes Français, c’est extraordinaire, on est tous Français ! » Et c’est marrant de voir qu’on a cette image-là, alors que chez nous, on se bat la coulpe en permanence. Et avec raisons parfois.
Alors en Afrique, c’est sidérant. Quand je vois ce que fais la France, ou les Français en général, dans ces pays-là, il y avait des moments où je me disais, je vais recevoir des pierres ! Mais non, ils nous adorent, ils sont hyper contents de nous voir… Je sais pas, ça fait partie de leur culture depuis 300 ou 400 ans maintenant. Et du coup ils se sentent aussi Français, alors que c’est totalement faux ! Ils peuvent pas venir à moins de montrer patte blanche. Mais il y a la langue, la culture, et puis malgré tout, les rares endroits en Afrique que j’ai pu voir où il y avait de la culture, du théâtre, de la musique, de la danse, du cinéma, de la peinture, c’est les Instituts Français. Il n’y a pas d’Institut Suisse, parfois un Goethe Institut mais c’est très rare. Il n’y a pas d’Institut Chinois, ou si mais c’est à pleurer. Alors que dans toutes les grandes villes d’Afrique, il y a un Institut Français, qui se bouge, qui fait des choses… Alors de moins en moins, parce qu’il faut que ça rapporte de l’argent, et comme la culture n’en rapporte pas forcément tout de suite, et bien on les ferme, ce qui est bien dommage !

Je crois savoir que tu as la nationalité Burkinabé aussi. Alors ça se passe comment avec les douaniers ?
Ah, avec les douaniers en Afrique c’est excellent ! Ils sont tellement sidérés ! Ils voient mon passeport, ils voient la photo et ils se disent, mais c’est quoi cette histoire ? Donc ils me disent, mais vous êtes Burkinabé, vous êtes blanc ! Et là je leur réponds, mais vous savez en France, il y a des noirs qui sont Français aussi ! Ah oui c’est vrai, on y pensait pas ! Mais disons que l’Africain moyen est hyper nationaliste. Alors, c’est très ambigüe ce que je dis (il coupe : Yovo ! Yovo ! viens ici ! – ndlr : Yovo, c’est le nom donné aux blancs au Bénin, et c’est le nom de sa chienne, Yovo du village de Saaba, au Burkina Faso). Oui, je disais donc que l’Africain moyen est très nationaliste, très fier de son pays, et de son ethnie. Parce que les Africains sont « ethnicistes », ce que l’on ne connaît pas du tout ici quand on y est pas allé. Et donc quand ils voient un blanc Africain ils y croient pas quoi ! Donc c’est assez marrant de jouer sur les décalages !

Sur le continent africain, tu as donc un lien particulier avec le Burkina Faso, où tu as habité plusieurs années. Il représente quoi pour toi ce pays ?
Le Burkina, dans mes pérégrinations, c’est le premier pays où j’ai vu des femmes dans les bars, toutes seules, sans mecs à côté pour les chapeauter, qui buvaient de l’alcool. Des mecs qui parlaient politique entre eux en braillant dans les bars. Et après avoir passé plusieurs mois dans d’autres pays, où on a pas le droit de parler aussi fort, et où les femmes sont à la maison, je me suis dit : ah, enfin un pays normal ! Je vais pouvoir m’installer peut-être ici, même si bon, je ne pensais pas à ça tout de suite. Mais disons que je me suis dit, enfin un pays normal, qui ressemble à la France, et où je vais pouvoir m’amuser quoi ! Et effectivement, c’est vrai, même si c’est peut-être un des pays qui ressemble le moins à la France, par rapport au Sénégal ou d’autres, dans l’esprit des gens, dans l’histoire même, c’est quand même un pays de liberté. Tu vas au Burkina, tu rentres dans un maquis, dans un bar, et là il y a trois tablées de nanas, qui sont toutes en train de picoler, bourrées ou pas, et qui font leur vie. Et puis à côté il y a un papi, un « el hadj » (ndlr : nom donné aux personnes qui ont effectué le Hadj, le pèlerinage à La Mecque), ou x. Et personne ne fait des reproches à ces nanas d’être là en train de picoler, c’est normal ! Donc quand je suis arrivé là-bas et que j’ai vu ça, ça m’a fait plaisir, parce que j’avais passé plusieurs mois dans des pays moins tolérants, et c’était dur !

C’est quelque-chose qu’on ne voit pas au Mali par exemple…
Et oui, Mali, Sénégal, ça n’existe pas ! Sénégal un peu plus, mais bon, ça dépend où. Dans les villes, mais dans les villages, les nanas elles sont à la maison, elles font cuire le tiéboudiène, elles sont pas au bistrot en train de rigoler !
Du coup le Burkina, et bien, je suis marié à une Burkinabé, je suis Burkinabé, j’ai passé 5 ans là-bas et je vais y retourner. Voilà ! Et puis c’est un pays qui a fait la révolution et j’y ai participé ! De loin au fait, j’étais derrière les barricades, en moto, en train d’essayer de repérer où était ma femme qui était en train de jeter des pavés ! Et pour essayer de la sauver si les milices togolaises ou autres chargeaient les mitraillettes à la main.

Elle a fait la « révolution des spatules » ?
Alors, pas des spatules, mais des pavés ! Les spatules c’était la veille, avec Saran Sérémé, qui est devenue tout récemment « Médiateur du Faso » (ndlr : équivalent du « Défenseur des Droits » en France). Je sais plus pourquoi je parle de Saran Sérémé d’un coup, tu me parlais de la révolution ?

Non, c’est toi qui en venu à la révolution !
Oui, non, mais Martine mon épouse a fait la révolution, devant les policiers et les milices étrangères qui étaient à la solde de Blaise Compaoré pour tirer sur la foule. Et puis finalement ça s’est très bien passé. Le peuple était tellement remonté depuis 27 ans, que l’autre est parti, la queue entre les jambes, sauvé par les Français. Et depuis, le pays va mieux, même si c’est le bordel, mais ça va mieux. Les gens ont montré de quoi ils étaient capables au fait !

Si on remonte un peu plus loin, tout à fait par hasard, il se trouve qu’aujourd’hui (ndlr : l’interview a été réalisée le 15 Octobre), c’est l’anniversaire de l’assassinat de Thomas Sankara. Tu as quel regard sur cette partie de l’histoire du Burkina ?
Ecoute, la première chose, c’est qu’il y a 10 ans, je ne savais pas qui était Thomas Sankara. Et puis je suis arrivé au Burkina, et tous les gamins dans la rue me montraient les photos d’un mec en uniforme, avec un béret rouge. Et en n’étant pas d’origine trop militariste par mes parents, je voyais ce mec et je me demandais, mais c’est qui ce militaire qu’on me présente tout le temps dans la rue ? C’est quoi cette histoire ? Et au fait, j’ai découvert que ce mec, qui a donc été président du Burkina pendant 3 ans, a complètement renversé le pays, l’a rendu auto-suffisant sur le plan alimentaire, a fait plein de choses extraordinaires… Je me suis renseigné, j’ai lu ses discours, je les ai entendus, et j’ai découvert ce personnage assez extraordinaire, qu’on ne connaît absolument pas ici, pour des bonnes raisons, parce qu’on est partie prenante de son éviction du pouvoir. Donc on en parle pas de Sankara en France ! Si on ne s’y intéresse pas de près, personne ne connaît. En tout cas moi je ne le connaissais pas. Or en Afrique, on en parle partout de lui ! Parce que c’est devenu un symbole. C’est un peu le Che Guevara de l’Afrique, mais à mon avis beaucoup plus intéressant, parce que lui il a gouverné pendant 3 ans, et on a vu ce que ça donnait. Donc voilà, tout ce que j’ai vu, c’est pas mal de choses positives. Et même après 27 ans de pouvoir, son frère d’armes qui l’a assassiné n’a jamais réussi à le faire oublier. Au contraire, Sankara est remonté par les gens au fait, par le peuple ! Et donc du coup, cette révolution, elle s’est réclamée « sankariste ». Parce que c’était quelqu’un d’extraordinaire. J’ai coutume de le dire, il serait né 2000 ans plus tôt, on l’appellerait Jésus-Christ ! Le personnage il est incroyable. Il est d’une intelligence, d’un humour, d’un recul, d’une probité, enfin il est hallucinant quoi ! C’est l’homme qu’on voudrait tous être (rires) ! J’aimerais bien comprendre comment une personne peut arriver à ce point, et arriver à changer les mentalités de tout un peuple en 3 ans. Moi tous les jours je me lève et j’ai envie de faire la révolution. Mais je ne sais pas comment m’y prendre. Et lui y est arrivé. Comment il a fait ?

Après le Burkina Faso, tu as passé quelques temps au Bénin…
Oui, le Burkina c’est génial, mais il fait une chaleur à crever ! Et moi je suis pas Burkinabé après tout. Donc j’ai souffert, énormément, pendant au moins 3 mois par an, quand il fait 45, 48 degrés et que t’as l’impression d’être un poisson hors de ton bocal. Et puis c’est toujours pareil, j’ai du mal à rester en place. Donc on est allé se promener en vacances avec ma femme au Bénin, et puis là j’ai vu la mer, et c’est une des choses qui me manquent le plus quand je suis au Burkina notamment. Le Mali c’est différent, il y a le fleuve Niger. Même si c’est pas la mer, et même si ça dépend où tu es, il y a quand même de l’eau pas loin, c’est quand même très agréable. Le Burkina…

C’est vrai qu’il n’y a pas de grand fleuve qui traverse le Burkina, enfin pas comme le Niger en tout cas…
Il y a plein de petits fleuves, il y a des barrages mais c’est pas la même chose. Et moi je suis né au bord de la mer, donc c’est un besoin vital malgré tout. Au fait, j’ai deux problèmes quand je voyage, c’est mon ventre, et le manque d’océan. Mon ventre il est périgourdin, quoi que je fasse ! Je souffre n’importe où, aux Etats-Unis, partout ! Plus ou moins disons… Et après, c’est vrai que j’ai passé 6 ans à Paris, et pendant 6 ans la mer me manquait. J’ai passé 5 ans au Burkina, et pendant 5 ans la mer me manquait. Donc au Bénin, j’ai retrouvé l’océan, je me suis installé devant, et j’allais à l’océan le matin, le soir, la nuit, et c’était extraordinaire ! Même si le Bénin est, à mon avis, moins intéressant que le Burkina, mais bon ça va quand même, c’est un pays tranquille, calme, stable. C’est pas les mêmes gens, mais c’est bien quand même, mais c’est moins bien ! (rires)

Ton ventre est périgourdin, ça se passe comment avec le tô (ndlr : plat à base de pâte de mil ou de sorgho) ?
Avec le tô ça se passe très mal ! (rires)

Tu disais que le Burkina Faso, tu te voyais t’y réinstaller un jour, tu as ce lien là, tu repartiras…
Et oui, c’est ça qu’il faut dire aux Français ! On vient ici pour manger votre pain, mais après on se casse parce que c’est quand même vachement mieux l’Afrique ! Donc y a pas à avoir peur des Africains qui arrivent ici. Ceux qui viennent, ils prennent ce qu’ils ont à prendre. Comme vous quand vous allez en short sur les plages. Et puis après on rentre au pays parce que c’est mieux ! La vie, c’est incomparable. Même si nous ici, les Français, on est très bien. Tout le monde se plaint toute la journée, c’est peut-être pour ça que c’est bien aussi. Mais tout le monde râle, gueule, fait la gueule, angoisse. Les vieux se défoncent aux cachetons, les jeunes à l’herbe. Et tout le monde est malheureux. Mais ça va, la vie est belle. Et justement, dans tous ces pays que j’ai pu traverser, il y a une joie de vivre communicative. Et puis il n’y a pas que l’image d’Epinal du bon Africain qui sourit dans son coin. Il y a aussi le fait que l’Afrique c’est le Far-West ! C’est peut-être le dernier Far-West en date. Des centaines de fois, en Afrique, je me suis retrouvé dehors, à regarder la rue en terre battue, les baraques en bois plus ou moins défoncées, et à chaque fois j’ai eu cette image des westerns, avec les saloons tout ça. C’est exactement pareil !

Avec les gisements de pétrole aussi…
Oui, avec les gisements de pétrole, avec tout ce qui va avec. Et donc avec les gros mafieux qui viennent s’en mettre plein les poches. Et à côté on se torche la gueule dans les saloons. Il y a un côté comme ça, qui est vachement excitant. On a l’impression d’être au Far-West au 19ème, sauf que là on est au 20ème, les cow-boys ils ont des portables… Il y a ce côté vachement excitant où on a l’impression que tout est à faire. Ce qui est l’inverse ici, où on a l’impression que tout a été fait vingt fois.

Comment tu vois l’Afrique aujourd’hui ? Comment tu la vois demain ?
Et bien écoute, ça j’en sais rien ! Je ne suis pas devin ! Il y un truc qui me terrorise toujours quand je suis là-bas, c’est qu’on parle toujours de la société capitaliste, mais si on veut voir les effets directs du capitalisme, il faut aller en Afrique. Il y a les extrêmement riches, qui écrasent nonchalamment les extrêmement pauvres. La misère collée à la richesse incalculable. Donc il y a un côté comme ça qui est assez terrorisant, où c’est vraiment la loi du plus fort. Plus la voiture est grosse, moins tu t’arrêtes au stop. Et plus t’es en vélo ou à pied, et plus tu fais gaffe à tes os ! Et à côté de ça, c’est hyper excitant, parce qu’il n’y a aucune rambarde de sécurité, aucun interdit. Tant que tu te fais pas chopper, tu fais ce que tu veux. Ici, on est sur-protégés, là-bas c’est totalement l’inverse ! Du coup c’est très excitant, et c’est terrorisant, ça fait peur, parce qu’il n’ y a aucune sécurité pour personne, à part si t’as du pognon. Et pour avoir du pognon, il faut niquer la gueule des autres en général hein, ça se passe pas tout seul, tout le monde en cherche du pognon.

Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi des pays, au-delà d’un continent, ça te parle ? Un Festival Africain à Bordeaux, t’en penses quoi ? Ça t’inspire quoi ? Tu voudrais y voir quoi ?
Dans un évènement africain à Bordeaux, j’aimerais surtout y voir des Africains ! Parce que c’est un peu ça le souci, ici, dans ce que j’ai pu voir de ce qui se réclame africain, c’est qu’il n’y a pas beaucoup d’Africains. Ou alors des Africains qui sont là depuis 30 ans et donc qui ne sont pas plus Africains que moi !
Et puis accessoirement, ou pas d’ailleurs, ça serait peut-être bien d’aller faire la même chose là-bas. Il y a 20 ans, j’avais travaillé sur un projet qui s’appelait « Plus léger que l’art », avec Le Groupe des Cinq, une association artistique bordelaise. On avait travaillé sur des échanges culturels. On avait fait venir un Sénégalais à Bordeaux, qui avait exposé. Puis on avait envoyé un Bordelais au Sénégal. Et puis on a fait la même chose au Maroc, aller-retour. Et puis on s’est arrêté parce qu’on avait plus de fric (rires). Mais le but était de continuer : Gabon, Congo, d’autres pays. Et justement, une des choses qu’on peut entendre en Afrique, c’est que nous on est bien gentils avec notre misérabilisme pour les Africains, vouloir aider l’Afrique absolument, construire des puits partout, mais il faut que ce soit dans les deux sens. Si on travaille avec des Africains, on fait venir des Africains ! Et même mieux, on fait partir des Français là-bas pour qu’ils connaissent. Je pense que dans l’échange on peut arriver à avoir des choses intéressantes. Parce qu’il y a tellement de belles choses à montrer et à voir, ou même des choses horribles, mais peu importe. Mais il faut pas être tout blanc, ou tout noir (rires).

Ça tombe bien, il y a quand même pas mal de dynamiques au niveau des diasporas, notamment des jeunes, qui sont souvent nés ici, Africains par leurs parents, ou nés là-bas mais qui ont toujours vécu ici. Il y a une espèce de vague de retour au pays, avec des projets. Ça t’inspire ces projets là ?
Oui, c’est normal. Comme je disais, c’est le Far-West ! Et puis nous on est en prise directe avec l’Afrique. Il y a un truc qui m’a sidéré, quand on est en Afrique, et qu’on dit qu’on est Français, de quoi on nous parle ? De Marseille. Pourquoi ? Pour le foot. Et on nous dit, tous les Africains sont à Marseille. Et moi je leur dis, non, pas du tout, si vous allez à Bordeaux, vous allez voir que, j’ai pas fait de calculs, mais peut-être 1 personne sur 5 ou sur 6 est noire. Et en plus, par rapport à Marseille que je connais bien, ici ça se passe très bien. Alors qu’à Marseille, il y a quand même des tensions permanentes. Pas qu’entre noirs et blancs, entre tout le monde. Et à Bordeaux c’est une ville beaucoup plus tranquille, et l’intégration se passe beaucoup mieux. Moi j’étais sidéré en revenant d’Afrique à Bordeaux, de voir Rue Sainte-Catherine ou ailleurs, le nombre de noirs qu’il y a dans cette ville. Parce qu’avant j’avais pas fait gaffe, c’était pas une obsession. Et il y a pas de tensions spéciales là-dessus ! Et donc, je ne sais plus pourquoi je parlais de tout ça…

Je ne sais plus non plus, mais je sais que tu as parlé de foot et de Marseille, on est Bordeaux, tu ne vas pas te faire des amis !
(rires)

Et puis pour la petite anecdote, pour moi Bamako, avant d’y arriver, c’était juste la ville de naissance de Jean Tigana dans les albums Panini tu vois…
(rires) Ah, je savais même pas que Tigana venait de Bamako dis donc ! Oui, quand on est en Afrique, on nous parle toujours de Marseille, et moi je dis non non, à Bordeaux, ça se passe très bien. Il y a une diaspora. Il y a des noirs qui ont rien à voir avec la diaspora, qui sont Bordelais plus que moi, enfin voilà… C’était quoi ta question au départ ?

Je ne sais plus (rires) ! La question de départ elle était sur le festival qu’on avait envie d’organiser à Bordeaux et ce que tu avais envie d’y voir, mais je crois que t’y as répondu…
Non mais justement, il y a un truc que j’ai découvert. Pour moi l’Afrique, comme pour beaucoup de Français, c’était un pays. Et effectivement, comme tu l’as dit tout à l’heure, c’est 54 pays, donc ça n’a rien à voir. Et quand on passe d’un pays à l’autre, c’est comme quand on passe de la France à la Suisse, à l’Autriche, l’Allemagne, le Danemark, l’Italie ! Si tu regardes de loin, c’est les mêmes, et si tu regardes de près ils n’ont rien à voir.

Et puis nous on ne nous présente jamais comme « Européens ». Partout où l’on passe on est Français avant d’être Européen, ce n’est pas le cas d’un Malien ou d’un Burkinabé que l’on présente d’abord souvent comme un Africain…
Oui bien sûr, si tu parles d’un Français et d’un Allemand, tout le monde sait que ça n’a rien à voir. Alors que si on te dit un Malien, un Sénégalais, à priori ça se ressemble beaucoup. Mais en même temps, même si il y a des ressemblances parce qu’ils ont été un seul pays à un moment, si ils ont fait scission, c’est pas par hasard. Et puis après, si tu passes au Burkina, ça n’a rien à voir. Et ça faudrait qu’on le comprenne un jour. Quand on fait des campagnes pour faire pleurer dans les chaumières, et qu’on nous parle de la sécheresse au Sahel en mettant un Ethiopien en photo, non mais c’est quoi le délire ? Faut pas tout confondre, faut se cultiver, c’est le mieux je pense !

C’est une bonne conclusion ça, « il faut se cultiver » ! Est-ce qu’il y a un projet, une personne, une initiative, peut-être en rapport avec le Burkina Faso ou ailleurs sur le continent, qui véhicule un message positif, et dont tu aimerais parler ?
Pas du Burkina, quoi que si, ça peut venir aussi du Burkina. Mais au fait de pas mal de pays d’Afrique. Il y a des mouvements en ce moment, qui font tout pour conscientiser les populations, et surtout faire avancer. Le premier, c’est le mouvement Y en a marre au Sénégal. Il se trouve que j’ai rencontré ces gens par hasard, et après c’est devenu énorme. Mais ils ont quand même fait énormément bouger les choses au moment des élections qui ont permis qu’Abdoulaye Wade ne soit pas réélu une xième fois, et ne change la constitution pour passer sa vie au pouvoir.
Et puis dans la même mouvance, il y a eu Le Balai Citoyen, qui s’est créé au Burkina et qui a participé énormément à la révolution Burkinabé, et notamment à la révolution pacifique. Justement, ce sont des mouvements pacifiques ! Des mouvements de jeunes essentiellement au départ, et qui arrivent à conscientiser un peu tout le monde, et surtout à faire qu’on change les choses, mais tranquillement, sans violences, à part des fois du côté de la police, mais ça, on peut pas trop leur en vouloir les policiers, ils sont violents, on peut rien contre.
C’est vrai qu’on en a pas parlé, mais dans tous ces pays là, c’est un sacré problème les services de l’état. C’est les services pour eux-mêmes la plupart du temps, c’est usant. Chez nous on a une solidarité étatisée qui existe, même si elle se casse un peu la gueule, mais elle est toujours là. Là-bas il n’y a aucune solidarité étatisée. La solidarité elle est personnelle, familiale. On nous donne toujours l’exemple comme quoi les Africains sont toujours sidérés quand on leur dit que nos vieux on les fout dans des maisons de retraite. Ils disent : non ça n’arrivera jamais en Afrique ! Seulement dans les rues en Afrique, on voit des femmes, qui sont devenues à moitié folles parce qu’elles ont été virées de la famille, parce que c’était la deuxième, troisième ou quatrième femme du mari, le mari est mort, les enfants veulent récupérer la maison ou le terrain à côté, donc ils font passer la vieille pour une vieille sorcière folle, et on la fout dans la rue, et elle vit comme une merde, en faisant la manche. Donc elle est pas dans une maison de retraite c’est sûr ! Elle est dans la rue. Donc il faut arrêter avec les images d’Epinal dans un sens comme dans l’autre. Il faut pas être misérabiliste avec l’Afrique, mais il faut pas non plus être les yeux écarquillés, en disant oh qu’est-ce qu’ils sont beaux avec leurs sourires ! Ils sont comme nous, c’est les mêmes !

Tu as un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
Oui, le Château Palettes, Rue Elie Gintrac. C’est l’atelier d’Isidore Krapo, un artiste Bordelais, bien blanc, que j’avais envoyé il y a 20 ans au Sénégal rencontrer Tita, un artiste Sénégalais, bien noir. Et Krapo est de Périgueux d’ailleurs, lui aussi. Mais il est très Africain aussi, dans sa manière d’être et de vivre. D’ailleurs, il est pote avec tous les Africains du quartier, et ça m’étonne pas, parce qu’il a beau être tout blanc, il est aussi tout noir !

Un projet ou une belle personne à nous recommander pour une prochaine interview ?
(Il réfléchit). Il y a un mec que j’aime bien, mais qui n’a pas besoin de nous, c’est Karfa Diallo. Je trouve que son combat est intéressant, juste et intelligent. Je suis d’accord totalement avec lui, et puis, je connais pas totalement toute son histoire, mais apparemment au début il se battait plus ou moins pour débaptiser les rues qui portent le nom de négriers. Maintenant, il a changé son fusil d’épaules et je trouve ça beaucoup plus malin ! Parce que tout récemment, on déboulonnait le Général Lee et compagnie, ce qui fait que les Américains, qui n’ont déjà pas d’Histoire, dans 10 ans ils sauront plus qui est le Général Lee. Moi je préfère avoir le Cours Balguerie, et puis qu’on m’explique qui a été Balguerie. Parce qu’effacer l’Histoire ne sert à rien, il vaut mieux la connaître.

Interview réalisée pour Kélé par Thomas