On est ensemble ! / Portrait #17 : Mama Rose

On est ensemble ! / Portrait #17 : Mama Rose

On est ensemble ! / Portrait #17 : Mama Rose

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui rencontre avec l’emblématique et inclassable Mama Rose, figure de la vie associative et de la diaspora Africaine bordelaise !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Mama Rose, et je suis restauratrice, j’ai ma propre table d’hôtes chez moi. J’ai également une petite activité de traiteur exotique destinée aux comités d’entreprises et aux mariages. Je suis par ailleurs impliquée dans un bon nombre d’associations bordelaises. Rencontrer des gens, les aider, parler de nos différences… J’adore réunir des gens de tous bords et provoquer la discussion ! Tout en restant dans le respect de l’autre évidemment.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Originaire du Cameroun, je suis arrivée en France à l’adolescence, poussée par mes parents. D’abord une poignée d’années à Toulouse, puis je me suis installée à Bordeaux.
Le commerce, c’est ma vie. Bébé, je suis commerçante moi, depuis 30 ans ! J’ai tenu une affaire de maroquinerie, géré des boîtes de nuit… Je me suis ensuite formée à la restauration. Jusqu’à aujourd’hui faire une table d’hôtes chez moi.

Depuis quand es-tu installée à Bordeaux ?
Depuis mes 20 ans ! On ne demande pas son âge à une dame qui est déjà dans le second âge…

Pourquoi ce choix de Bordeaux et pas une autre ville ?
Parce qu’à Bordeaux c’est une bonne taille de ville. Enfin, quand je suis arrivée, j’ai cru que toute la ville avait brûlé tellement les façades étaient noircies. Bref. Quelque chose ici n’existe pas ailleurs, et même pas du tout à Paris : le mélange des communautés, le vrai. Y a pas de quartier de Noirs, pas de quartiers d’Arabes ici ! Par ailleurs j’ai passé un peu de temps à Paris, tu sais, parce que quand on arrive depuis le Cameroun, on atterrit toujours à Paris. Mais Paris n’est pas du tout attachant à mes yeux. Et puis, ça pue ! Je n’ai pas supporté cette odeur d’essence, de pneus… Je m’en rappelle encore. Bordeaux, c’est improbable mais certaines petites rues, tu sais, tu entres par un bout et tu ne sais pas vraiment où ça va te mener, m’ont fait penser à Douala.
A l’arrivée, les Bordelais paraissent froids. Mais ce n’est qu’une apparence et les gens y sont sincères et très attachants. Après coup, ce qui m’a beaucoup plu ici à Bordeaux, c’est qu’il y a un tissu associatif très riche et proche des politiques.

Avec ton activité de table d’hôtes chez toi, tu cuisines, tu crées. C’est important pour toi de créer, de partir de produits de base et de les travailler ?
Ce qui me plaît c’est de valoriser la cuisine “africaine” qui est multiple : camerounaise, etc…

Qu’est-ce qui te plaît dans le fait d’être entrepreneure ?
Je suis commerçante et le statut libéral me va très bien. J’ai besoin de bouger, de voir du monde, je n’aurais pas pu travailler dans un bureau. Je ne me vois pas enfermée.

Tu travailles le plus souvent seule, mais ta table d’hôtes rassemble des gens de tous horizons. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Ah ça oui ! C’est le plus important dans ma vie, le lien. Je n’aime pas la solitude. J’ai besoin de contact ! J’adore les différences et la liberté : je considère qu’on a le droit d’avoir des avis différents bien évidemment tout en respectant l’avis de l’autre. Aujourd’hui, ce qui me frappe, c’est que les gens ne connaissent pas l’histoire de France. Je n’ai pas la prétention d’un spécialiste ! Mais par conséquent, je trouve que c’est important de se parler pour se comprendre. Beaucoup de gens par exemple ne savent pas ou n’admettent pas que les Noirs ont beaucoup contribué à la richesse de la France.
En parallèle de mon activité de restauratrice, je milite dans plein d’associations : Ligue contre le Cancer, Amis du Sahel, Amis d’ici et d’ailleurs, Kélé aussi … Je m’implique bénévolement, pour moi, ça me fait du bien ; je suis heureuse de savoir également que les associations aident aussi beaucoup les hommes politiques. Elles leur facilitent souvent le travail.
Bon, c’est connu que j’ai une grosse sympathie pour Alain Juppé. On me titille beaucoup, parce que la plupart de mes amis sont plutôt de gauche ! En fait, je discute avec tout le monde et je réunis tout le monde ! Ca me porte d’ailleurs parfois des préjudices commerciaux : regarde, y a ceux qui ne viennent pas manger parce que pour eux je suis de droite et qu’on trouve des photos d’Alain Juppé ici, y a des Africains qui viennent pas manger parce qu’ils vont rencontrer des homosexuels, parce que je fréquente aussi beaucoup le milieu gay, et d’un autre côté, pfff… Va dire aux gens…! Je dois déployer beaucoup d’efforts pour démêler tout ça. Mais je le fais avec bonheur, ça permet d’engager la conversation ! On peut être de tous les bords, mais on a juste pas le droit d’être fasciste. Ca, ça apporte la misère. Et aussi, trop de gens mélangent la religion avec la république.

Tu as donc grandi au Cameroun. Parle nous de ce pays ! Qu’est-ce qu’il représente pour toi ?
Le Cameroun, c’est chez moi, c’est le pays qui m’a vue naître. J’en suis partie. Il y a encore ma famille mais je ne m’intéresse pas à la politique. Je n’ai pas grand chose d’intéressant à dire dessus. Je n’y habite plus, j’estime que je ne suis pas du bon côté pour avoir un point de vue pertinent.
Quand j’y reviens pour les vacances, je passe du temps avec ma famille à Yaoundé, Douala, mais mon petit paradis, c’est Yabassi : mon père y avait planté là ses plantations. C’est là que je m’y ressource, au milieu de la campagne, de la pierre et du bois.

cameroon-1758941_1280(2)

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Alors… Il y a un potentiel de développement énorme. Il faut que l’Occident arrête de dicter sa politique aux pays africains. Certains pays, on les appelle “Élysée bis” ! Il faudrait d’abord qu’on arrête de prendre l’Afrique pour un zoo. Mettre des hommes de paille pour garder le calme et la stabilité économique avec l’Occident, nul. Il ne faut pas regarder l’Afrique avec l’oeil occidental. Comprenons bien, une démocratie ne peut se construire que quand le peuple s’y retrouve par rapport à sa culture. On ne peut pas plaquer des modèles de démocraties occidentales en Afrique ! Ces dernières sont le fruit de leur culture et de leur histoire. J’ai parfois l’impression que les Occidentaux veulent que l’Afrique reste un zoo.
J’aimerais également qu’on arrête de critiquer les Chinois qui eux entreprennent sur le continent et construisent des infrastructures : routes, écoles, hôpitaux… Quand j’entends qu’on critique les Chinois, j’ai toujours envie de répondre : mais vous les Européens, combien de siècles vous êtes restés chez nous ? Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, en Guinée…? Et qu’avez-vous fait de mieux ? Alors, que la France arrête cette critique. Ce n’est pas digne de la France que j’aime. Moi, je soutiens les Chinois en Afrique.

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi les spécificités de chaque pays. Un Festival Africain Contemporain à Bordeaux, t’en penses quoi ?
J’aimerais qu’on évite de proposer de la nourriture africaine bricolée avec trois tréteaux et deux marmites comme c’est trop souvent le cas – même si c’est bon ! – mais qu’on fasse appel à des professionnels qui pourront présenter une cuisine innovante et moderne. J’aimerais qu’on parle de vraie gastronomie et non de boui boui ! Ce sera une vitrine, attention à l’image que l’on va donner.

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth