On est ensemble ! / Portrait #16 : Gilles

On est ensemble ! / Portrait #16 : Gilles

On est ensemble ! / Portrait #16 : Gilles

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Nouvelle rencontre, avec Gilles, artiste curieux et pluri-disciplinaire, qui nous parle de ses projets, de ses liens avec le Mali, et aussi de Franc CFA !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je m’appelle Gilles Amadou Koné. Sous mon nom Zatie’s Art, je peins sur différents supports, je crée des accessoires de mode, je danse et sous Zatie’s Photo, je suis photographe, vidéaste et réalisateur.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
J’ai grandi au Mali. Je suis venu en France à l’âge de 17 ans, après le bac.
J’ai fait des études de sciences, puis une thèse en électronique. A l’issue de ce doctorat, j’ai décroché un contrat. Mais à la fin de ce dernier, j’ai eu du mal à retrouver un boulot intéressant dans ma branche. J’ai alors décidé de suivre une formation en informatique. Mais ce fut un peu la désillusion. C’est à ce moment-là que j’ai décidé de me remettre plus sérieusement à la peinture et à la danse.
J’ai toujours peint, dessiné, créé des objets ! Petit, quand on me demandait ce que je voulais comme cadeaux, alors que mes frères demandaient un ballon de football par exemple, moi je demandais de la peinture !

Depuis quand es-tu installé à Bordeaux ?
J’y habite depuis 2002. Je suis directement passé de Bamako à Bordeaux !

Pourquoi ce choix de Bordeaux et pas une autre ville ?
Hum… D’après ce que me disaient mes amis qui habitaient déjà en France, on courait beaucoup trop à Paris. Tandis qu’on avait l’air bien à Bordeaux. Après mon doctorat réalisé dans un laboratoire de recherche à Bordeaux, je suis parti à Toulouse pendant 5 mois suivre une formation en informatique. Ces rythmes de vie me plaisent. Bon, je préfère Bordeaux quand même ! (rires).

Tu es donc artiste. Dans ton métier, tu crées, c’est important pour toi la création ?
Pour moi, créer, c’est vital, je dirais ! L’inspiration peut me venir à tout moment. En fait, je suis en constante création. Le plus souvent je suis mon intuition (le 6ème sens pour certains). Ce qui me plaît, c’est de toucher à plusieurs disciplines. Je peux m’exprimer sous différentes formes. Certains critiquent et disent « Il s’éparpille ! ». Même si je comprends ce point de vue, moi, je dis que j’élargis mes horizons. En tous cas, à ce stade, je ne suis pas prêt à m’enfermer dans une seule discipline, dans un seul style. Pour moi un artiste se doit d’être curieux, avoir l’esprit ouvert et explorer plusieurs domaines.

Donc, mon activité principale est la peinture. J’ai d’abord peint sur des supports « classiques » comme des toiles. J’ai démarré par de la peinture figurative avec des diptyques, représentant d’un côté l’évolution de l’homme (hominidés) et de l’autre des danseurs. Ensuite, je me suis essayé à la peinture abstraite. J’ai adoré la peinture abstraite, cette façon de s’exprimer, de voir et entendre les autres interpréter mes œuvres… J’explore différents styles, différentes techniques. Je suis toujours à la recherche de nouveauté. En ce moment (ndlr : au moment de l’interview), j’ai deux séries qui sont exposées au public.
Ici à l’Union Saint-Bruno, j’expose une série qui présente les masques africains au cœur du tableau. Regarde, celui-là, c’est le Ciwara : issu de la culture bambara, il représente une sorte d’antilope-cheval qui symbolise le succès. C’est l’un des masques les plus connus des cultures africaines. Ici, sur cet autre tableau, il s’agit du masque Kanaga : typiquement malien (Dogon), il est utilisé principalement dans le culte des morts.
Dans cette exposition, je fais vraiment la promotion de la culture africaine, de la culture Malienne. J’apporte une touche contemporaine aux œuvres représentant les masques et sculptures africaines. Certains préfèrent cette série à d’autres, plus modernes, que j’ai pu réaliser, car on reste pas mal dans un art africain qui colle avec ma culture. C’est en quelque sorte rassurant !

Images / illustrations du Ciwara, du Baluba et du Kanaga. Dimensions (81×116 cm). Technique : collage + acrylique

Au Comptoir Chocola’Thé, j’expose une autre série, plus moderne. Il s’agit de la série Kiss. Les masques africains y sont repris mais de manière moins centrale dans les tableaux, beaucoup plus discrète. Ils y sont représentés plus par évocation.

Œuvres de la série Kiss : Dimensions (65x81cm) Technique : acrylique

Concernant la peinture sur d’autres supports, il y a 2 ans de cela j’ai commencé à peindre, pour moi, sur des t-shirts. En voyant l’engouement de mes amis qui en voulaient tous un, j’ai développé cette activité. J’ai d’ailleurs créé ma marque de prêt-à-porter dans ce sens : la ligne du nom de Zatie’s Art comporte des vêtements ornés de mes créations, peints un par un, des bracelets en pierre naturelle, des montres, des foulards, des nœuds papillon, des chaussures… Avec Zatie’s Art certains articles sont en édition très limitée et d’autres sont des pièces uniques. J’explore différentes possibilités.

Crédit photo : JSML Photographie

En tant qu’artiste, je réalise également des performances. J’en propose deux types. La première est de la peinture sur le textile : un modèle porte une robe, veste ou un t-shirt et je sublime l’article grâce à la customisation avec de la peinture. Les couleurs ainsi que le motif peint sur le textile sont choisis par le modèle.

La seconde est la peinture sur le corps (body-painting).

D’ailleurs à ce propos, cette année, j’ai mené un projet de body painting et de photographie. Il s’agissait d’un calendrier dont une partie des bénéfices sera reversée à la fin de l’année à l’association de lutte contre le cancer la Maison Rose de Bordeaux, qui entoure les femmes touchées par le cancer du sein. Je compte, maintenant, réaliser chaque année un calendrier avec mes photographies et reverser une partie des bénéfices à une cause. Pour le calendrier 2018, je vous invite à suivre ma page Zatie’s photo sur Facebook.

En fait, je peins maintenant sur tous les supports : sur des tableaux, des objets, du tissu, des corps !

Crédit photo : Zatie’s Photo

Enfin, et là on sort de la peinture, je me consacre également à la danse. Je danse depuis assez longtemps, il y a de cela 3 ans que je donne des cours de danse. Je ne vis pas avec ; je le fais vraiment plus par passion. J’ai une compagnie de danse qui fait de la danse contemporaine avec du body painting : “Taly et Zatié”. Notre premier spectacle qui dure 25 minutes, raconte le processus de la création. Je vous invite à suivre notre page, la compagnie Taly et Zatié, pour en savoir plus.
Je suis donc fréquemment sur la route, dans le cadre de mes activités d’artiste (danse, peinture, photographie/vidéo), pour participer à différents festivals et salons. Cela me plaît !

Tu travailles le plus souvent seul, mais ton travail, il a une dimension collective. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Encore une fois, c’est vital ! L’un des moyens pour développer notre réseau de façon naturelle est la collaboration. Créer des projets intéressants réunissant plusieurs compétences et au service du plus grand nombre est quelque chose qui me fait vibrer. Je conseille à tout le monde de collaborer sans modération !

Ton nom d’artiste, Zatié, ça vient d’où ?
Zatié, c’était le prénom de mon père. Pour lui rendre hommage, j’ai repris son prénom en tant que nom d’artiste. Ensuite, j’ai fait évoluer ce nom en Zatie’s Art, qui sonne comme “That is Art” en anglais, pour la ligne de prêt-art-porter que j’ai lancée.

Parlons de tes racines. Tu es né au Mali. Quel rapport entretiens-tu aujourd’hui avec ce pays ?
Oui, bien sûr que j’ai un lien fort avec cette culture, avec ce pays ! Cependant, je suis également curieux des autres cultures qu’il y a sur cette terre. Par conséquent, j’y retourne une fois environ tous les 4 ans. Les autres années, j’explore d’autres pays, il y a tellement d’autres sources d’inspiration… J’ai fait ce choix !

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Alors… Aujourd’hui, je vais enfoncer une porte ouverte mais il y a encore trop d’intérêts occidentaux dans l’économie africaine.
Parlons de ce que je connais le mieux, le Mali. Donc, je disais, il y a encore trop d’intérêts français dans l’économie malienne. Si elle chute, la France va ressentir ce choc. Mais on n’en parle pas. Les médias non plus. Les gens restent dans l’ignorance totale.
D’ailleurs, petit quizz : est-ce que tu savais qu’au Mali la monnaie utilisée qui est le franc CFA (CFA signifiant des Colonies Africaines Françaises, pour rappel) est toujours produite par la France ? Je ne sais pas pour toi mais moi je trouve cela anormal, que toute une communauté de pays souverains ait sa monnaie encore produite par l’ancien colonisateur. Est-ce que tu savais également que le Mali, comme encore d’autres pays africains, a une obligation de mise en dépôt d’une part de ses réserves à la Banque de France ? Pouvons-nous encore et toujours parler d’indépendance ?
Historiquement, on comprend pourquoi on en est là aujourd’hui. Je pense toutefois qu’il est largement temps de passer à la vitesse supérieure. Il faudrait d’abord commencer par arrêter la production du franc CFA par la France et gérer nous-même notre monnaie. Cela résoudrait déjà un certain nombre de problèmes ! Ensuite, il faudrait bien tout remettre à plat et supprimer de manière générale tous les liens non justifiés de subordination qui existent encore suite à la colonisation.

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Ton avis sur ce projet ?
Je pense que la première chose à faire, auprès du monde entier, est de montrer que l’Afrique n’est pas un seul pays. Parce que beaucoup pensent que l’Afrique, c’est un grand pays. Il faut déjà leur faire comprendre et ancrer dans les têtes que l’Afrique, c’est plusieurs pays, plusieurs cultures, plusieurs langues, et que nous sommes différents, tous ! Une fois que ceci sera réalisé, on verra déjà le progrès en marche. Et après on pourra montrer que chaque pays a ses valeurs, chaque pays, comme en Occident, a des côtés positifs et des côtés négatifs.
Concernant le Festival Africain à Bordeaux, bien sûr je suis partant ! Qu’est-ce que j’aimerais y faire ? Présenter mon savoir-faire, partager avec les invités, et pourquoi pas faire une performance ? On verra bien !

Un lieu “africain” à nous recommander à Bordeaux ?
Je n’ai pas vraiment de lieu à recommander… Mais je pense à cette entreprise bordelaise, Supreme Boisson, qui fabrique des boissons au bissap et au gingembre !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth