On est ensemble ! / Portrait #15 : Arthur « Saï Saï »

On est ensemble ! / Portrait #15 : Arthur « Saï Saï »

On est ensemble ! / Portrait #15 : Arthur « Saï Saï »

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

On reprend avec Arthur, Saï-Saï de son nom de DJ, petit bandit des rues de Dakar devenu DJ et producteur, résident régisseur au Mama Shelter Bordeaux !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Arthur, alias Saï Saï, mon nom de producteur et DJ.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Originaire de Lille, j’ai vécu au Sénégal entre 6 et 16 ans. Ensuite, je suis rentré en France, à Bordeaux, en 2007. A la base, j’ai une formation de cuisinier. Puis je me suis progressivement consacré à la musique. J’ai 27 ans, DJ depuis maintenant 10 ans.
En ce moment, je suis actuellement résident régisseur et directeur artistique au Mama Shelter Bordeaux. On travaille régulièrement avec le Mama Shelter Paris, j’y étais d’ailleurs la semaine dernière en tant que DJ.

Pourquoi ce choix de Bordeaux ?
Quand j’étais à Dakar au Sénégal, mes parents ont regardé les différentes possibilités pour la scolarité de mon frère et moi. Bordeaux étant jumelée avec Dakar, des accords étudiants existaient et ça a pesé dans le choix.

Qu’est-ce qui te plaît dans cette ville ?
D’abord, précisons qu’au départ, ma famille est d’origine lilloise ! Cela dit, je me plais beaucoup ici : la météo y est clémente et depuis que j’y vis, j’ai eu le temps de me constituer un bon petit réseau de potes autour de notre musique… C’est comme une grande famille.
Après, professionnellement, la ville en soit ne bouge pas beaucoup dans notre domaine, le DJing, mais justement c’est un challenge pour nous, il y a plein de choses à faire. Musicalement parlant, historiquement, Bordeaux a une culture très rock et électro. Il n’y a pas vraiment de grande figure hip hop. C’est pour ça qu’on reste ici et qu’on est en train de mettre des projets en place !

Parlons de ton activité de DJ. D’où ça te vient ?
Au départ, comme beaucoup, on anime des soirées pour des potes. Je suis tombé dedans… Et j’ai voulu exploiter ce filon. J’ai démarré sur des platines CD ; je me suis ensuite acheté mes premières platines vinyles et ma première table de mixage. Pour la suite, il n’y a pas de secret : il faut travailler, travailler, travailler… Essayer différentes techniques, être curieux, regarder ce qui se fait ailleurs. Travailler encore, et persévérer.

Dans ton métier, tu crées, c’est important pour toi la création ?
Oui. J’aimerais d’ailleurs que la dimension créative prenne plus de place. Je fais des instrus, j’adore ça. J’aimerais partir de sons composés par moi mais pour l’instant je sample ! Mon grand regret, c’est de ne pas avoir appris d’instrument étant enfant. C’est un de mes projets… Donc, pour le moment, je ne compose pas encore, mais je sample beaucoup : tu prends la base d’un son et tu créés par-dessus une nouvelle instru, une nouvelle rythmique, etc…
Pour les influences, ado, à Dakar, j’écoutais du reggae, du hip hop, les classiques de là-bas, Foxy Browns, les compilations Ragga Connection… Bon, depuis, j’ai aussi découvert le soul jazz pour ne citer qu’un exemple, je me suis beaucoup diversifié !

Tu travailles seul, mais ton activité a une dimension collective. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Alors. Pour moi il y a deux choses. D’abord, la dimension collective, elle se fait dans l’échange avec le public. Ce qu’on fait, c’est un partage ! On leur fait réécouter leurs classiques de funk, de hip hop, les incontournables, etc… Et on joue avec ces sons pour emmener les gens encore plus loin, vers de la nouveauté.
On est soucieux de transmettre quelque chose, de créer une atmosphère, d’envoyer un message. Pour ça, il faut arriver à sentir son public et communiquer avec lui par les sons que tu lui envoies.
Par ailleurs, je travaille seul mais je m’inscris dans plusieurs collectifs, notamment le Biper Club. Un bon collectif de potes existe aussi autour de Kobé, Mood Supa Child (anciennement connu sous le nom de Kool A), et de leur groupe Worldwidekids, avec également Joey Larsé. Finalement, on ne bosse jamais seul ! J’adore, c’est comme une famille. On a l’occasion de partager des dates sur des scènes, on essaie de se tirer les uns les autres vers le haut.

Saï Saï, pourquoi ce nom ?
“Saï saï”, c’est une expression wolofe qu’on donne aux enfants un peu turbulents. Littéralement, ça signifie “petit bandit”. On dirait en français “petit coquin !”, “petite canaille !”. C’est plus affectueux que péjoratif.
A Dakar, on ne vivait pas dans un milieu de Blancs, les seuls Blancs que je côtoyais étant mes parents. Tous les jours, on était au quartier avec d’autres enfants et les gardiens [des maisons]. C’est comme ça qu’on m’appelait, “Toi, t’es un saï saï !”.
Ce n’est ni du chinois ni du japonais comme on a pu me le demander par la suite à Bordeaux… (rires).

Tu as donc des origines sénégalaises. Qu’est-ce que ce pays représente pour toi ?
Toute ma jeunesse ! Rends-toi compte, je suis arrivé vers 5 ans et je suis reparti vers 16 ans, j’ai passé 10 ans de ma vie là-bas ! Je me suis construit là-bas. Quand tu es petit, tu assimiles tout ce qui passe. C’est aussi pour ça que je parle couramment wolof d’ailleurs ! Dans la rue, avec les gardiens à l’entrée des maisons, on se voyait souvent, on se racontait des histoires.
L’Afrique, enfin le Sénégal, a fait de moi la personne que je suis maintenant : je ne me prends pas la tête, je fais de la musique… J’ai hérité d’une certaine mentalité, sans prise de tête mais pas pour autant dépourvue du respect au quotidien. Je pense notamment au respect des profs et des aînés en général. Quand je suis arrivé en France, j’ai halluciné ! Bon, pour l’école, soyons honnêtes, je ne fichais pas grand chose, mais c’était assez cadré, on ne pouvait pas franchir une certaine ligne… J’étais quand même respectueux et bien dans ma tête. Il faut bien comprendre qu’au Sénégal, on est l’enfant de tout le monde. On se fait recadrer par n’importe quel aîné ! Il y a un certain respect qu’il n’y a pas ici, c’est sûr. Et quand tu arrives ici avec ces repères, c’est une force.
Il y a une autre différence qui m’a frappé. L’individualisme. Là-bas, dès qu’on a un peu, on partage. D’ailleurs, quand tu passes dans la rue devant un repas, impossible qu’on ne te propose pas de t’arrêter pour manger avec les convives. Et ils insistent !

Quand tu reviens au Sénégal, tu te sens Bordelais ? Dakarois ?
J’en sais rien ! Bon, je suis Blanc, mais j’ai passé 10 ans à Dakar, alors oui je me sens un peu Dakarois. Je parle wolof quand même !
J’essaie d’y retourner tous les deux ans mais pour l’instant c’est plus une bonne résolution qu’une réalité. J’ai encore des amis là-bas, des neveux, j’aimerais les voir grandir. Oui, tous les deux ans, si j’y arrive, ce serait bien. Arriver là-bas, mettre le short et les claquettes, commencer en s’embrouillant avec le taxi… La journée commence bien ! (rires).

Tu as des projets là-bas ? Plus tard, tu te vois t’y installer ?
Je pense que oui. Peut-être pas pour maintenant, mais oui pourquoi pas, c’est dans un coin de ma tête. S’il y a un petit business à monter, que je réunis des contacts, etc….
C’est vrai que Dakar, que le Sénégal, je lui dois quelque chose. Je dois y retourner quoi qu’il arrive.

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Je dois dire qu’elle n’est pas fameuse mais on a confiance. L’Afrique aura sa revanche. Quand elle montrera qui elle est vraiment, ça va surprendre.
A Dakar, il n’y a pas vraiment de classe moyenne. Nous, on vivait bien, on n’était pas à plaindre. Mais à part ça, autour, il y avait des gens avec soit des palaces, soit pas de vraie maison. Les jeunes qu’on a connus, ils n’avaient pas vraiment de moyens. Mais… Il y a quand même beaucoup de bonnes personnes qui font des trucs bien. Et puis ça bouge pas mal, à chacun de mes retours là-bas, tout avait tellement changé ! Il y a également beaucoup de corruption, ce qui fait qu’il faut être patient pour monter un projet du fait qu’on doit arroser à droite et à gauche les gens qui prennent des pots de vin. Il faut donc que les bonnes personnes émergent… et être patient.

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Ton avis sur ce projet ?
Alors, c’est une super idée ! Je dirais qu’il ne faut pas passer à côté de deux choses : de la bonne bouffe et de la bonne musique. Ce n’est pas très original mais s’il y a déjà ça…

Un lieu “africain” à nous recommander à Bordeaux ?
Oui ! L’Atlantique rue des Augustins. Je pense aussi à un autre petit resto sympa, tenu par une famille de Sénégalais, et dont le nom m’échappe… C’est un bordel ! La lenteur du tonton, les blagues de la mère… C’est un vrai sketch, ça me rappelle Dakar !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth