On est ensemble ! / Portrait #13 : Cheikh

On est ensemble ! / Portrait #13 : Cheikh

On est ensemble ! / Portrait #13 : Cheikh

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Pour inaugurer les portraits des membres qui composent Kélé, on vous présente aujourd’hui Cheikh, vice-président de l’association, artiste et homme engagé !

Bonjour ! Qui es-tu ? Quel est ton parcours ?
Je suis Cheikh Sow. Originaire du Sénégal, je suis arrivé en 1987 en France pour mes études supérieures. J’ai étudié la philosophie à Paris, puis l’anthropologie à Bordeaux.
Je me suis ensuite beaucoup investi dans l’action associative en travaillant à STAJ puis Le Clap (Comité de Liaison des Acteurs de la Promotion). Un des objectifs majeurs de cette association est la lutte contre l’analphabétisme et la lutte contre l’illettrisme. Là, je me suis occupé de l’APIC (Atelier Pédagogique InterCulturel) en y introduisant la notion de démocratie participative.
Aujourd’hui, je suis consultant formateur auprès des collectivités essentiellement. Mon travail tourne autour de ces deux axes qui me tiennent à coeur : la démocratie participative et l’interculturel.
En parallèle, je mène divers projets, tous plus ou moins liés : je suis musicien et chanteur au sein des groupes Afro Guinguette et Afrocubano Projeto . Je suis aussi conteur. J’aime utiliser ces passions pour des projets pédagogiques ou collectifs !
J’ai aussi écrit deux livres. L’un, « Plus on en parle moins on en fait » est un essai sur la démocratie participative ; le second, intitulé « Luuti l’Orphelin, suivi des Mes Bris Collés », relève du conte et de la poésie et narre l’histoire d’un petit orphelin…

Comment es-tu arrivé à Bordeaux ? Qu’est-ce que tu aimes dans cette ville ?
C’est un peu le hasard qui m’y a fait venir. Et puis j’y suis resté ! J’ai aimé Bordeaux. Je ne regrette pas du tout Paris.
Mon travail me permet de me déplacer dans toute la région bordelaise. Je me retrouve dans ce que l’écrivain Patrick Chamoiseau appelle « l’expérience au monde ». Rien qu’en rencontrant des gens d’origines diverses, on s’ouvre à plusieurs mondes. Pas besoin de voyager, je rencontre ici des gens d’origine turque, d’Afrique du Sud, d’Asie, d’Amérique Latine, d’Europe de l’Est comme de l’Ouest. C’est vraiment une expérience d’ouverture au monde, aux mondes au pluriel je dirais même, à des mondes qui sont en continuité et en contiguïté, à l’universel. Ça m’enrichit dans ma vision du monde, parce que je me considère comme un citoyen du monde.
C’est cette dimension cosmopolite qui nous ouvre au monde qui me plaît vraiment dans cette région bordelaise. Et cette dimension renforce mon optimisme !
Il y a des gens qui voyagent en restant ici, en allant vers l’autre, tandis qu’il y en a d’autres qui partent en voyage dans un pays étranger pour le visiter et qui ne « voyagent » pas autant, parce qu’ils ne vont pas à la rencontre des autres, parce qu’ils ne voient que les lieux, les trucs touristiques. Or, la richesse est partout ! Chaque individu est porteur de ce qu’il est et peut l’offrir à l’autre.

Tes projets sont porteurs d’une forte dimension collective. C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
Concernant le projet Kélé, je l’ai rejoint parce que je l’ai pris en affection. Bon, en tant qu’Africain, tout projet qui valorise l’image de l’Afrique m’intéresse. Mais là, le projet me plaisait vraiment. On participe aux décisions en conseil d’administration [en tant que vice-président, ndr]. J’essaie autant que faire se peut d’être actif dans les propositions. Dès le début nous avons été impliqués ; nous n’avons pas été conviés au dernier moment. Ca, c’est bien !

En fait, mes activités sont souvent liées à Kélé ; c’est d’ailleurs via un de mes projets de conteur que j’ai rencontré Thomas.
Pour l’anecdote, j’avais préparé un conte pour Kélé. A une autre occasion, j’ai invité l’artiste slameur d’origine camerounaise Capitaine Alexandre – qui a d’ailleurs reçu le prix Verlaine de l’Académie française et qui vient d’avoir la médaille du Mérite, je crois. Bref, nous avions organisé une soirée ensemble pour Kélé à La Ruche et pendant que Capitaine Alexandre slammait, je l’ai accompagné en musique, à écouter ici !
C’est également grâce à Kélé que j’ai fait une conférence contée à La Ruche sur la démocratie participative, sur la base de mon livre « Plus on en parle moins on en fait ».

Tu as donc des racines sénégalaises. Qu’est-ce que ce pays représente pour toi, quel rapport tu entretiens avec lui ?
Alors, je suis un Africain né au Sénégal. J’aurais pu naître dans n’importe quel pays, voilà, mais je suis un Africain né au Sénégal. Et fier de l’être ! (rires)
C’est l’histoire et le hasard qui font qu’on naît dans un certain pays, puis qu’on s’y attache sentimentalement. Tu vois, mes enfants auraient pu naître au Sénégal, et pourtant ils sont nés ici… Comme quoi, mes racines sont devant moi, ici, avec mes enfants.
Et demain, mes petits-enfants naîtront peut-être en Lettonie, en Azerbaïdjan …
Le Sénégal est un pays que j’affectionne parce que j’y suis né, bien sûr. Et le continent africain encore plus. D’où l’intérêt que je porte au projet Kélé : l’autre jour, je reparlais à Thomas de l’importance de la dimension politique qu’il faut donner à ce projet. Rappelons-nous ce que Chirac disait il y a quelques années : « Si il n’y avait pas l’Afrique, la France serait un pays du tiers monde ».

Tout le monde le sait, il n’y a pas de matières premières ici, en Europe. Quand on parle d’Areva, de Total, toutes ces grandes entreprises qui font vivre l’économie française, eh bien, elles n’ont pas assis leur richesse grâce aux ressources de l’Europe !
S’il n’y avait pas eu l’esclavage, des villes comme Bordeaux n’auraient jamais existé. Mais ça, ce sont des histoires que les gens ne connaissent ou ne reconnaissent pas. Aujourd’hui, par exemple, presque 500 milliards par an viennent des pays africains rien que grâce au change, du fait que le Franc CFA est géré par la France. Donc notre continent n’est pas pauvre !
Certaines personnes viennent nous aider, mais derrière, d’autres viennent nous en reprendre… Moi, ce que j’aime dans ce projet-là, chez Kélé, c’est qu’on n’est pas dans un projet d’aide au développement, aux solidarités, mais un projet de promotion. C’est de ça qu’on a besoin ! Tout ce qui peut aider à la promotion de l’image d’une belle Afrique !

Quand tu te rends là-bas, est-ce que tu te sens Bordelais ?
En fait, je me sens plutôt Béglais ! Non, sincèrement, je ne suis pas Français. Je n’ai pas pris la nationalité française, au grand dam de beaucoup, mais parce que pour moi ça n’a pas nécessairement de sens quoi ! Je suis arrivé ici à 27 ans, comme je le dis j’aurais pu naître partout… Ca ne m’empêche pas d’exister.

Tu peux voter quand même ? Ca ne te dérange pas que d’autres votent à ta place ?
Non, je n’ai pas le droit de vote. Mais, sans être affilié à un parti politique, je lutte régulièrement dans mes discours et dans mes actions.

Est-ce que tu as des projets là-bas ? Plus tard, tu te vois y retourner, t’y installer ?
J’y vais régulièrement. Et j’ai un projet ambitieux. Je travaille sur la question de la formation ; je forme notamment sur les questions de développement, le pouvoir d’agir, la question de la démocratie participative. Dans ce contexte, l’un de mes projets est de créer une école de formation sur les questions de démocratie locale. C’est un gros projet, je ne sais pas si je vais y arriver !

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Je suis très optimiste. Je chante ça, d’ailleurs. Je trouve qu’il y a bien sûr, comme dans beaucoup de pays, les faces noires, la guerre, les épidémies, etc… Mais en même temps, l’Afrique, c’est quand même le continent-monde, quoi ! J’écoutais l’autre jour une jeune femme qui parlait devant un public européen sur la question de la dette à Berlin. Elle rappelait que, selon le FMI, les 10 pays qui ont un taux de croissance le plus important se trouvent en Afrique. Et l’Afrique, c’est quand même le continent à venir : d’ici 2020, elle sera en termes de population l’un des continents les plus conséquents.
Et puis, avec la nouvelle génération qui n’a pas vécu la colonisation, qui s’en fiche de ces histoires-là et qui va revendiquer sa position claire et nette avec l’Europe, eh bien moi, je suis très optimiste. Je pense que ce sont les Européens qui vont venir taper à la porte de l’Afrique ; j’espère que ça va bien se passer. Je pense qu’il faut arriver à une véritable coopération. Il y a toujours eu des dominations…. Il faudrait éviter cela, avec au contraire une coopération équilibrée, sage.
On a connu l’esclavage, la colonisation, les guerres tribales, Ebola… Et pourtant, on est toujours debout. Je suis très optimiste. Ce continent a plein de réserves, on a encore trouvé récemment du pétrole au Sénégal !

L’association Kélé a donc envie de faire changer de regard sur le continent africain. Elle souhaite montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
Alors je pense qu’il faut parler de l’Afrique contemporaine avec la dimension politique. Pour préparer cela, il faut vraiment que ce soit un travail de partenariat entre Kélé et les associations africaines.
Je crois qu’il ne faut pas seulement que ce soit un événement festif mais qu’il y ait aussi de la réflexion qui puisse traiter des questions politiques. Moi qui suis plutôt dans l’éducation populaire, il me semble important de prévoir des rencontres avec des acteurs, des auteurs, Africains et Africaines qui donnent leur voix, sans qu’on parle à leur place. Sinon on ferait comme tout le monde, on passerait à côté de l’essentiel.

Un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
Ici -même ! Le Maestro, Chez Omar !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth