On est ensemble ! / Portrait #9 : Guilain

On est ensemble ! / Portrait #9 : Guilain

On est ensemble ! / Portrait #9 : Guilain

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, rendez-vous avec Guilain pour parler de Nzinga et Toussaint Louverture, de tatouages, de dessin animé, et de bad guys !

Bonjour ! Qui es-tu ? Quel est ton parcours ?
Je suis Guilain de Aguiar, alias Candide de mon nom d’artiste. Je vis à Bordeaux depuis 2 ans après 10 ans passés à Paris dans le secteur de l’audiovisuel en tant que dessinateur professionnel dans le dessin animé, le jeu vidéo et la publicité.
Né à Poitiers d’une mère charentaise et d’un père angolais, j’ai vécu jusqu’à mes 10 ans entre les Etats-Unis, la France et l’Angola. Puis, retourné à Poitiers, je suis parti après mon baccalauréat étudier les arts appliqués, section dessin animé, à l’école Pivaut à Nantes. J’ai ensuite travaillé à Paris auprès de studios d’animations.

Comment es-tu arrivé à Bordeaux ? Qu’est-ce que tu aimes dans cette ville ?
J’étais fatigué de Paris, et j’avais décidé de rechercher un cadre de vie plus agréable et moins agressif. J’hésitais entre Bordeaux, Toulouse et Montpellier. J’avais envie d’un accès pas trop long par rapport à Paris, d’un accès à la plage, au soleil… Des critères assez basiques !
Il y a un élément important par rapport à Paris pour moi ici : la lumière. Je peux me lever le matin ici, ouvrir mes fenêtres et avoir une lumière radieuse… Ça joue beaucoup sur mon moral. Ça transforme la perception des choses, je ne sais pas, ça joue beaucoup !

Quand tu as décidé de partir, tu avais trouvé un nouveau job ici ?
Non. Je travaillais à distance donc en partant, je savais que je pourrais travailler à distance pour Paris depuis Bordeaux. Le milieu du dessin animé est petit – on doit être 3000 ou 4000 donc tout le monde se connaît – et avec mes 10 ans d’expériences, j’ai quand même acquis une certaine légitimité ! Par ailleurs, j’ai un poste assez particulier qui me permettait cette flexibilité : storyboarder. Ce sont souvent des gens qui bossent de chez eux, qui vont de boîte en boîte, et qui ont des contrats courts.

Storyboarder, ça veut dire quoi ?
Alors, le storyboarder, c’est la personne qui traduit le scénario en images : on me donne le scénario écrit, des planches de personnages avec des attitudes, des décors, et le réalisateur me donne des notes particulières, par exemple s’il y a des éléments qu’il ne veut pas par rapport au scénario. Avec toutes ces informations, je fais une sorte d’énorme bande dessinée de tout l’épisode. Le séquencement du scénario, c’est en dehors de mon périmètre. Par contre, l’illustration des séquences, c’est moi !

En ce moment, quels sont tes projets en cours ?
En dehors de ma profession dans le dessin animé, il y a cette exposition que j’ai montée, “Bad Guys Win”. Elle se tient aux Vivres de l’Art jusqu’au 30 juillet, date du “dévernissage” à ne pas rater ! J’ai travaillé à y rassembler une trentaine d’artistes autour du thème du geek art et du dessin animé.
Par ailleurs, dépassé la trentaine, j’ai commencé cette réflexion sur la quête de sens, notamment au travail. J’ai toujours travaillé par passion ! Le travail du corps et sa mécanique me passionnant, j’ai ce projet d’ajouter une corde à mon arc en m’orientant vers le dessin dans le tatouage. J’espère amorcer concrètement ce projet en septembre prochain.

Tu peux nous en dire plus sur le dessin dans le tatouage ? Il y a un style qui t’attire en particulier ? Est-ce que ça demande une formation ?
Non, ça ne demande pas de formation spéciale mais plutôt de se trouver selon moi un mentor, une espèce de gang, un peu comme dans l’artistique. Il faut se trouver une “famille”. Comme partout, dans le tatouage, il y a beaucoup de gens, dont certains mauvais. Il y a des mauvais en dessin avec une bonne exécution de tatouage, pour d’autres c’est l’inverse… Moi, je cherche un mentor qui a ces deux qualités et qui soit également prêt à transmettre son savoir avec pédagogie. J’aimerais aussi que ce soit quelqu’un de jeune, de ma génération, avec une vision du tatouage moderne. Parce que c’est un milieu qui est en pleine transformation : avant, on avait des choses bien ancrées comme le style américain, le style japonais, le mandala, toutes ces choses. Depuis plusieurs années, ça s’ouvre à tout un nouveau panel d’artistes qui viennent du graphisme, de la BD, de plein de domaines, qui font des choses nouvelles… Donc voilà, il y a un conflit de génération, et pour ma part, j’ai envie de m’inscrire dans la nouvelle vague.
En tant qu’artiste, la vision que j’ai du tatouage, c’est que j’ai envie de m’inscrire dans quelque chose de très personnel tout de suite. Donc, développer mon style. Je le vois avec une approche artistique globale. J’aimerais qu’on vienne me voir pour mon style et me faire un nom en tant qu’artiste. Tu sais, j’ai croisé plein de gens talentueux qui n’ont pas forcément cette envie, cette ambition. Mais moi, au bout de 10 ans dans l’industrie, j’ai envie de m’orienter vers quelque chose de plus artistique.

Comment est-ce que tu définirais ton style ?
Bonne question ! Il faut que je re-travaille là-dessus, parce qu’avec tous mes contrats, je me suis un peu oublié sur ce sujet. Je dirais que j’ai un style BD Comics. Pour parler généralement.

Ça ne recoupe pas vraiment ce que tu portes sur le bras !
Ah non, pas du tout ! (rires) Le premier tatouage, aux formes géométriques, c’est Noksi, un tatoueur sur Bordeaux qui fait vraiment de la géométrie. Il est connu pour ça, des gens viennent même des quatre coins de la France pour le voir !
L’autre, c’est le portrait de ma maman ! (rires). Non, c’est Nzinga, la célèbre reine d’Angola, réalisée ici par Peter Morgan, spécialisé dans le portrait réaliste. Personnage historique remarquable, cette femme a repoussé d’une main de fer l’envahisseur portugais pendant un demi-siècle. Elle n’était pas destinée à devenir reine, puisque c’est son frère qui devait prendre le trône. Bref, c’est une figure forte, même si controversée. En tous cas, Nzinga est très célèbre en Angola, et pour l’anecdote, il y a même des circuits touristiques autour d’elle. Grande guerrière, reine, intelligente, elle a appris le portugais, s’est convertie au catholicisme et a su gérer un ennemi plus fort qu’elle pour préserver son pays.

A propos de Nzinga, j’ai vu sur ton blog que tu en avais fait un projet de BD ?
Oui, il y a quelques temps, j’avais démarré le projet de décliner en BD divers personnages historiques méconnus, et en prise aux problématiques du colonialisme, de l’identité et du racisme. J’avais travaillé sur Shaka Zulu, le fondateur du royaume zoulou , Nzinga la reine d’Angola, entre autres, mais celui que j’avais le plus développé, c’est Toussaint Louverture.

 

Quelle place prend la création dans tes projets ? C’est important pour toi de créer ?
Oui. Pour autant que je me souvienne, j’ai commencé le dessin vers 8 ou 9 ans, quand j’ai eu un pied à terre à Poitiers en revenant des Etats-Unis. A l’école, j’ai fait la rencontre d’un vrai ami, Arnaud Lissajoux. Le seul métis. Camerounais. On était en primaire ! On a commencé à dessiner ensemble, n’importe quoi, tout. On a même gagné des prix à Angoulême pour des BD. C’était fou ! Après, j’ai décidé d’en faire mon métier parce que je ne savais pas faire grand-chose d’autre. Mon goût du dessin est toujours lié à ce côté infantile, avec cette quiétude qui est pour moi une forme d’évasion. C’est gratuit, sain, ça m’apaise.

Quid de la dimension collective dans ton travail ?
Quand je dessine, j’ai besoin d’une forme de solitude. En même temps, j’ai besoin des autres pour progresser, pour retrouver de la motivation. Ces dernières années, la solitude a été assez présente parce que je dessinais un peu tout seul dans mon coin.
C’est aussi pour ça que je suis attiré par le tatouage : j’ai envie de retrouver un peu plus de contact humain. J’avais par ailleurs fait une petite formation en film documentaire : l’être humain m’intéresse sous certains aspects et j’avais envie de retrouver du contact avec les gens. Cette année, c’était important pour moi de mener un projet collectif. C’est pour ça que j’ai monté cette expo, Bad Guys Win, ici à Bordeaux. Pour créer du lien entre artistes, mais aussi entre artistes et public. Et aussi pour faire comprendre à ces artistes que leur travail avait de la valeur. Même pour les gars qui bossent en “industrie”, en studio.

“Candide”, d’où vient ce pseudo ?
C’est resté d’une vieille chanson que j’avais écrite avec des amis….

Tu as donc des racines angolaises. Qu’est-ce que ce pays représente pour toi, quel rapport tu entretiens avec lui ?
J’ai peu de rapports avec ce pays, je le connais peu. J’y ai vécu très jeune. Ensuite je suis parti. Mon père, angolais, est toujours là-bas, avec mes demi-soeurs ets. Il a toujours travaillé dur et était beaucoup en déplacement à l’étranger. J’ai grandi en superposant les deux : cette distance avec ce père et cette distance avec l’Angola. Quand je parle de mon pays, je parle de mon père; les deux sont liés.
Ca me travaillait beaucoup à une période où j’étais en recherche d’identité. J’avais fait des démarches pour apprendre le portugais et obtenir la nationalité angolaise. En fin de compte, j’ai fait un rejet qui a été aussi le rejet de mon père pendant plusieurs années. Comme une crise d’adolescence tardive. J’entretenais des rapports distendus avec ce père à l’époque. En tous cas, pour le portugais, il m’a dit “Mais ça ne sert à rien de l’apprendre !” Eh oui, c’est la langue du colonialisme, or mon père est mi-angolais, mi-congolais; il parlait le lingala [langue vernaculaire congolaise] enfant.
Du coup, le rapport que j’ai avec ce pays, c’est plutôt ce que les gens me renvoient au visage continuellement. Plus les gens te posent cette question sur ton origine, moins tu as l’impression d’être français. Maintenant, quand on me demande, moi je dis que je viens de Charentes. A un moment, ça commence à me saouler : c’est juste à cause de ta couleur de peau !
Parfois, les gens ont du mal à comprendre qu’un Français, il n’est pas que Français – on se limiterait au territoire – ou que Blanc. Un Français, il est parfois un peu Marocain par exemple ! Et puis regarde, hier j’étais avec une copine libanaise-sénégalaise… On est dans un gros melting pot, c’est ça qui est super ! Tu peux remonter aussi loin que tu veux, un Français de souche, est-ce que ça existe ? D’ailleurs est-ce que ce concept, cette expression, elle n’a pas été inventée par le Front National ?

Mais du coup, par rapport à ton tatouage de Nzinga, qui te prends une bonne partie du bras, tu portes l’Angola avec fierté, non ?
Bon, c’est pas que je m’en fiche, mais maintenant, j’ai réussi à avoir un rapport apaisé à ce pays. J’ai appris à connaître un peu la culture africaine, angolaise, etc…. La reine Nzinga, historiquement, c’est une figure !
J’avais du mal à trouver ma place, lorsque je me suis construit. Parce que j’ai vécu avec un trou, une absence de mon père et de l’Angola. Donc je n’ai reçu aucune transmission de ce côté-là. Aucun code culturel, aucune image paternelle angolaise. Là, j’ai 32 ans, je ne vais pas passer encore 30 ans à combler ça ! Alors j’ai décidé d’apaiser tout ce sujet. Rends-toi compte, pour moi, pour quelqu’un qui ne connaît pas, c’est un choc culturel énorme l’Angola ! Des gamins cul-de-jatte dans la rue, une extrême pauvreté…. Je me sentirais bien plus à l’aise d’aller vivre en Allemagne par exemple ! Et par rapport à mon père, j’ai mis du temps à comprendre que cette distance venait aussi de ce choc culturel. d’une façon de penser différente de la mienne. Son père avait trois femmes par exemple… Ce ne sont pas de minces divergences !

Quand tu te rends là-bas, est-ce que tu te sens Bordelais ?
Je me sens occidental, européen surtout !

Est-ce que tu as des projets là-bas ? Plus tard, tu te vois y retourner, t’y installer ?
Pas pour le moment. Ma vie, ma culture est ici.

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
Je peux répondre à cette question mais mon regard est biaisé : je vois l’Afrique de l’oeil de n’importe quel Français. Ceci étant dit, je pense qu’il faut donner aux Français une meilleure image de l’Afrique : ça fait des années qu’elle est encartée dans leur oeil comme une terre de famine, de guerres… Ce qui fait partie de la réalité ! Mais ce qui est très partiel. Et puis, pour être précis, il faudrait arrêter de parler d’Afrique et parler d’un pays précis à chaque fois. Donnons une vision plus moderne ! Parlons des projets, des gens qui entreprennent et qui sont dans l’air du temps ! Et arrêtons avec la condescendance : regarde, quand j’étais en Angola la dernière fois, le mec dans la rue devant moi, il portait la dernière paire de Air Max !

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
Alors je pense que peu importe les moyens, il faudrait réussir à toucher un peu tout le monde qui ne connaît pas l’Afrique pour essayer de faire connaître plein d’autres cultures, réduire le racisme, cette bêtise qui est naturellement en germe en chacun de tous.

Un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
C’est marrant parce que depuis que je suis à Bordeaux, je rencontre plein d’Africains. Le plus “Africain” étant d’ailleurs, paradoxalement, un basque blanc. Avec lui, on rigole bien et on va souvent au Maestro, chez Oumar. Il y a pas mal d’événements, des bals poussières, des concerts…

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth
Copyright : toutes les illustrations de cet article sont la propriété de Guilain de Aguiar.