On est ensemble ! / Portrait #8 : Yacine

On est ensemble ! / Portrait #8 : Yacine

On est ensemble ! / Portrait #8 : Yacine

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, on prend le thé avec Yacine, patron du Café de la Fraternité, sur la Place Saint-Michel !

Bonjour ! Qui es-tu ?
Je suis Yacine, et je suis patron du Café La Fraternité, place Saint-Michel, depuis 2008.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
Je suis né à Bordeaux, d’origine basque par ma mère, catholique, et algérienne par mon père, musulman. On me prend parfois pour un gitan ! Mais quand je donne mon prénom, Yacine, on dit “Tu es maghrébin”. J’aime répondre, non, je suis franco-maghrébin, ma mère est basque et catholique ! Là, les gens n’y comprennent plus rien. Pas facile de me mettre dans une catégorie ! Ca me plaît. D’ailleurs, je ne me sens pas spécialement français ou maghrébin, je suis, nous sommes des citoyens du monde !

A l’âge de 5 ans et demi, nous sommes partis en Algérie, à Jijel, en petite Kabylie. Avec mes frères et soeurs, on était scolarisés dans une école française; je ne parlais alors que le français. J’ai mis un certain temps à apprendre l’arabe. J’ai fini par apprendre l’arabe courant et l’arabe littéraire. J’ai vécu là-bas 17 ans. Lorsque j’avais 15 ans, mon père est décédé et avec ma mère, on a entrepris de revenir en France. Mais ça a pris du temps à cause de pas mal de contraintes administratives.

Depuis quand es-tu installé à Bordeaux ?
Je suis revenu d’Algérie en 1994 pour m’installer en France, à Bordeaux. A mon retour, j’ai dû me réadapter. J’ai fait une remise à niveau en français car je ne comprenais pas certaines expressions ! Après ça, j’ai suivi une formation de chaudronnier. J’ai ensuite cherché du travail mais on exigeait plein de savoirs théoriques que je n’avais pas. Alors, j’ai enchaîné les petits boulots et puis, en 2008, j’ai monté cette affaire, le Café de la Fraternité.

Pourquoi ce choix de Bordeaux ? Qu’est-ce qui te plaît ici ?
Je suis né ici, le choix s’est fait naturellement. Et puis j’aime Bordeaux. C’est une belle ville où l’on peut respirer. Il y a de l’espace et c’est reposant. Par ailleurs, j’aime le quartier Saint Michel. Il est encore mélangé, quoi qu’on en dise. Et puis, certaines rues, petites, me rappellent dans une certaine mesure celles de Jijel…

Tu es le patron du café La Fraternité. Qu’est-ce qui te plaît dans le fait d’être entrepreneur ? C’est important pour toi ce lien social que tu crées ?
D’abord, précisons la petite histoire du lieu ! Car cet endroit est classé. Avant le café, il y avait une banque, qui a servi de décor au film Les Fugitifs (1986) de Francis Veber. Puis la banque est devenue un café. J’ai refait toute la déco afin que ce lieu soit accueillant, clair et ouvert à tous. Pour que tout le monde puisse venir, des familles aussi, des enfants.

Ce qui me plaît dans le fait d’être entrepreneur, c’est d’abord que ce soit moi qui porte mon projet, avec mes valeurs. Je ne cours pas après l’argent ! On est de passage sur Terre, et ce qu’on possède, c’est temporaire. Je dirais même qu’on serait plutôt locataire de notre richesse ! Je suis croyant, et on est petit face au temps, à toutes ces choses.
Bon. Ceci étant dit, ce qui me plaisait dans ce projet de café, c’était effectivement la dimension collective. J’aime créer du lien social. J’aime me dire qu’on est tous un peu des abeilles et qu’on butine à droite à gauche via nos échanges, nos conversations. C’est comme ça que je vois le “vivre ensemble”, notamment ici, à Saint-Michel, où c’est important pour moi que l’Europe et l’Afrique se rencontrent.

D’où ce nom, “La Fraternité”…
Oui. Sans surprise, c’est en référence à notre devise française “Liberté, égalité, fraternité”. Cette devise, elle me dérange. On n’est pas toujours égaux ni libres. Par contre, la notion de fraternité, elle met l’accent sur ce qui vient du coeur. C’était ce qui avait le plus de sens pour moi. Regarde mon histoire familiale. Mon père a combattu contre la France pour la libération de l’Algérie. Et mon grand-père a combattu pour la France. Mais moi pourtant, je suis là !
On est tous différents, on a le droit de ne pas être d’accord, d’avoir des valeurs opposées. Mais c’est important de ne pas imposer ses idées à l’autre et de se parler. C’est ce que je pense profondément. Qu’est-ce que je pourrais enseigner d’autre à mes enfants ?

Tu as donc des racines et une vie en Algérie. Parle nous de ce pays ! Qu’est-ce qu’il représente pour toi, quel rapport tu entretiens avec lui ?
D’abord, l’Algérie est un pays magnifique, immense, à faire connaître. Il n’a rien à voir avec le Maroc ou la Tunisie. Il faudrait venir plus le visiter, même si c’est vrai qu’en ce moment c’est un peu compliqué. Enfin, ce qui me marque le plus là-bas, c’est l’hospitalité et la gentillesse des gens. Ça contraste avec l’hospitalité européenne…

Quand tu te rends là-bas, est-ce que tu te sens bordelais ?
Quand je vais là-bas, je suis le Français ou l’Européen. Alors qu’ici je suis l’Arabe, ou alors le Gitan, l’Espagnol. Je suis habitué… Si je me sens bordelais, je ne sais pas… Avec toute mon histoire, je me sens surtout citoyen du monde.

Est-ce que tu as des projets là-bas ? Plus tard, tu te vois y retourner, t’y installer ?
Je n’ai pas vraiment de projets là-bas. La vie est plus facile ici. Et puis ma vie, je l’ai construite ici, en France, à Bordeaux. Attends, j’ai quand même un petit rêve : ce serait de monter un café de la Fraternité en Algérie. Pour diffuser les mêmes choses qu’ici, pour créer du lien.

L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?
L’Afrique d’aujourd’hui, elle a beaucoup de richesses mais est mal gérée. C’est comme ça, elle est corrompue et embourbée dans les histoires de politiciens avides. Attention, je distingue bien les citoyens des politiciens ! Tant qu’on restera sur des pouvoirs d’intérêts absurdes et non démocratiques, on n’avancera pas. La France doit d’ailleurs se regarder en face : nous avons notre responsabilité dans la plupart des situations avantageuses pour un petit nombre mais absolument pas démocratiques.
L’Afrique de demain a un gros potentiel. Mais à mes yeux, restaurer de la confiance, rééquilibrer les pouvoirs entre les citoyens et les politiciens, stabiliser les zones de conflit… c’est un processus long, très long. La roue a toujours tourné, et elle finira bien par tourner à nouveau.

Chez Kélé, on a envie de faire changer de regard sur le continent africain. Nous souhaitons montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, sans gommer les spécificités de chaque pays. Concrètement, l’objectif serait de monter un Festival Africain Contemporain à Bordeaux. Qu’est-ce que tu penses de ce projet ?
J’adhère complètement, cela va dans le même sens que les valeurs du café : échanger à travers nos différences, faire connaître l’autre, l’étranger. C’est comme ça qu’on chasse les peurs envers l’autre. Il faut faire comprendre qu’on n’est pas pareils mais tous plein de belles choses qui se complètent. Est-ce que l’arc-en ciel, il n’a qu’une seule couleur ?

Dernière question, as-tu un lieu africain à nous recommander à Bordeaux ?
Dans la même veine que mon café, il y a le Mogador, un restaurant pas loin sur la place.

Interview réalisée pour Kélé par Emma et Elisabeth