On est ensemble ! / Portrait #7 : Hannah & Fanta

On est ensemble ! / Portrait #7 : Hannah & Fanta

On est ensemble ! / Portrait #7 : Hannah & Fanta

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, c’est un duo, Hannah et Fanta, qui nous content leurs projets !

Bonjour ! Qui êtes-vous ?
Bonjour ! Nous sommes Fanta et Hannah. Suite à notre rencontre en 2012, nous avons décidé, il y a un an, de fonder l’association Miriya, qui a pour objet de récolter les contes et de perpétuer leur tradition orale, qui a tendance à disparaître.
Nous démarrons ce projet à partir des contes africains, principalement du Mali, que nous connaissons bien et qui s’inscrivent dans la tradition orale populaire du continent africain. Mais ce n’est qu’une première étape, nous avons pour ambition d’aller chasser les contes partout dans le monde !

D’où venez-vous, quel est votre parcours ?
Fanta : Je suis née et j’ai grandi entre le Mali et la Côte d’Ivoire. J’ai rencontré mon mari au Mali ; il y a 6 ans, nous sommes venus nous installer ici, à Bordeaux. Au Mali, je travaillais comme commerciale pour une radio privée. En arrivant en France, j’ai repris des études et je travaille aujourd’hui à Bordeaux en tant qu’Auxiliaire de Vie Scolaire (AVS) : dans une classe, j’aide de façon individuelle un ou plusieurs élèves en situation de handicap. J’aime ce contact avec les enfants !
Quand j’étais petite, au Mali, le conte avait un rôle important. Au niveau collectif, il remplissait des fonctions d’apprentissage et de ciment social. Il apprenait la notion de collectivité, de morale, le respect des autres et notamment des aînés, la prise de parole en public, et ainsi permettait le développement de la confiance en soi. Il aidait au développement de l’imagination. Il faisait office de garderie le soir… En somme, c’est la première école de la vie qui occupait les enfants, leur fixait un cadre, et les retenait d’aller traîner dans les rues le soir.
Aujourd’hui au Mali, le conte se perd. Les conteurs se font rares ; les intéressés aussi. Même dans cette culture où l’oralité occupe une place de choix ! Je ne te parle même pas du décalage avec le conte en France, où cette tradition orale s’est perdue depuis longtemps.

Hannah : Originaire de Metz, cela fait maintenant 9 ans que je vis à Bordeaux. Je suis venue ici étudier les arts du spectacle à l’université. Aujourd’hui, je donne des cours de théâtre à des enfants et je consacre aussi pas mal de temps à l’association Miriya. Nous aimerions que ce projet se développe pour y travailler à plein temps !

Qu’est-ce qui vous plaît à Bordeaux ?
Fanta : Bordeaux, c’est une ville magnifique, avec une taille idéale et des alentours très sympas ! Dès que j’y suis arrivée, je me suis sentie bien. Et quand le printemps arrive, tout le monde est en terrasse, je dis souvent qu’ils sont comme des “margouillats” au soleil, des salamandres, tu vois, c’est joyeux ! (rires)
Sa diversité lui confère une grande richesse. Après, Bordeaux a une histoire avec l’Afrique qui n’est pas mise en valeur, et ça c’est très dommage.

Hannah : La ville est très attachante. Elle est belle grâce à son architecture et vivante, avec toutes ses petites vies de quartiers. Moi qui l’ai d’abord connue étudiante, j’ai apprécié la diversité des lieux et des cultures qu’on pouvait y trouver. Il y avait tellement d’endroits originaux où sortir et se retrouver ! C’est moins le cas aujourd’hui. D’autres ont ouvert certes, mais je les trouve trop lisses, les gens ne s’y mélangent pas vraiment.
Par ailleurs, au niveau culturel, et théâtral bien sûr, Bordeaux manque de diversité de lieux, d’une programmation plus variée et plus accessible, et d’opportunités données aux jeunes du milieu.

Vous avez fondé l’association Miriya il y a bientôt un an. Dans la chasse aux contes et l’activité de conteur, il y a une grande part d’imaginaire, un peu de magie, une dimension collective, et surtout beaucoup de travail… Qu’est-ce qui vous porte dans ce projet ?
Hannah : D’abord, c’est un projet professionnel commun né d’une forte amitié ! Et puis, précisons qu’il y a deux facettes dans Miriya : d’un côté, la chasse aux contes et d’un autre, la prestation de contes, suivi d’ateliers avec les enfants, où nous développons la part pédagogique et enseignante du conte. Le but étant que les enfants s’approprient l’histoire.

Fanta : Comme je te le disais au début, le conte oral, dans un certain nombre de cultures africaines, remplit une fonction de ciment social. Il rassemble ! Cette dimension collective est très importante. Je trouve que rien aujourd’hui dans notre société, française, pour parler de mon quotidien, ne remplit exactement de la même façon cette fonction. Je suis persuadée que si on rétablissait un peu ce ciment social, les jeunes auraient plus de repères. Le respect des aînés se perd. Le sentiment d’appartenir à une seule et même société aussi. Il y aurait moins de problèmes !

Hannah : Et puis, chaque prestation est unique. Lors d’un conte, il y a un échange entre le conteur et son auditoire. Si je te conte telle histoire maintenant, et si je te la conte dans une heure ou demain, ce ne sera pas la même expérience ! L’échange sera différent. Il y a dans ce moment une sorte de processus créatif qui nourrit l’imaginaire qui est unique à chaque prestation. L’intonation de la voix, les mots choisis, la gestuelle, le choix des instruments pour s’accompagner… La prestation est unique et en effet, un peu magique ! La manière dont les auditeurs vont accueillir l’histoire, l’échange implicite entre conteur et auditeurs c’est un peu la nourriture, la magie du conte !

Cette magie, elle fonctionne grâce à l’imagination ?
Hannah : Oui, c’est ça ! C’est peut-être ce qui est d’ailleurs le plus fort : la force de l’imagination des enfants. Lors d’un conte oral, on fait travailler l’imaginaire de l’auditoire. Je t’explique : quand tu regardes la télévision, ton imaginaire ne travaille pas vraiment : l’écran te sert des personnages, des atmosphères, des lieux déjà “imaginés”, du ressenti et de l’émotionnel servi sur un plateau. Tout est déjà défini sur l’écran, figé !
Tandis que quand tu lis un livre, c’est intermédiaire entre la télévision et un conte oral. Tu n’as que des mots : ton cerveau va créer des images, imaginer les personnages, les lieux etc… comme il l’entend. Tu vas te représenter tel personnage blond et petit, tel autre grand et brun, ce qui ne ne sera pas forcément le cas de ton voisin qui lira ce même livre.
Avec un conte oral, le processus d’imagination est encore plus fort. Si tu relis un livre, tu vas tomber sur les mêmes mots. L’écriture aura figé ces mots. Selon le moment de ta vie où tu vas relire ce livre, tu pourras certes imaginer des choses différentes, mais ce sera à partir des mêmes mots. Or, un conte oral est dépendant de la prestation du conteur : non seulement le conteur est une sorte de comédien qui peut faire évoluer son jeu, mais en plus c’est lui qui choisit la façon dont il va raconter l’histoire, avec ses mots à lui, ses tournures de phrases, ses interactions à l’auditoire. L’expérience est donc encore plus forte qu’avec un livre. Le média qui porte l’imaginaire est humain, donc intense et changeant.

Cette force de l’imagination des enfants, vous la voyez comment ? A leurs questions à la fin du conte ?
Fanta : En fait, souvent, à la fin de notre conte,, nous faisons des ateliers, de pâte à modeler ou de dessin. “Dessinez-nous le crocodile du conte !” nous leur disons ! L’un le dessine grand et rouge, l’autre tout petit et vert très foncé… Il n’y a jamais deux dessins pareils ! Les enfants ont cette capacité de ne pas se poser de barrières. C’est très rafraîchissant, on a besoin de cette fraîcheur dans l’échange et l’imagination. En tous cas, à chaque fois, on rigole bien ensemble !

Hannah : Pour les plus grands, nous faisons aussi des ateliers théâtre ! Là, l’imagination se combine à une réflexion : “Qu’est-ce que vous avez compris dans ce conte ?”; “La morale, ici, c’est quoi, pour vous ?”
Pour le jeu on utilise beaucoup l’improvisation. Je leur demande de faire des scènes sur des moments de l’histoire qui les ont marqués. Je suis souvent scotchée par leur imaginaire ! En plus, ils “contemporalisent” presque tout le temps les situations. Par exemple, une fois, ils ont transposé les vieux métiers du conte sur des métiers actuels : le forgeron qui devait modifier la voix du loup devient un DJ qui fait un remix…

Miriya, pourquoi ce nom pour votre projet ?
On est en plein dans le sujet ! En bambara, “miriya” signifie l’imaginaire et/ou l’esprit.

Fanta, tu as des origines maliennes. Quel lien entretiens-tu avec ce pays ?
Le Mali, c’est mon pays, c’est mon eldorado. Ma famille est là-bas ! J’y reviendrai toujours, ce sont mes racines.

Tu as des projets là-bas ?
Oui, et dans l’immédiat : la chasse aux contes !

Plus tard, tu te vois y retourner et t’y installer ?
Oui, c’est sûr ! (rires)

L’Afrique d’aujourd’hui, vous la voyez comment ? Et celle de demain ?
Fanta : Le continent africain a beaucoup de potentiel. S’il se réveillait… Beaucoup d’intellectuels et d’entrepreneurs ont des idées innovantes mais ne sont pas écoutés. Comme le dit Cheick Anta Diop, “il faut veiller à ce que l’Afrique ne fasse pas les frais du progrès humain”.
Selon moi, les trois leviers sont l’éducation, la santé et l’endiguement de la corruption. Ces deux derniers étant d’ailleurs liés. Car oui, une bonne santé est un pré-requis ! Il faut que les médecins soient formés pour les malades. On n’accueille pas en premier le malade qui a le plus de fric… Si ces trois points s’améliorent, alors…

Hannah : Pour moi l’Afrique c’est très vivant, ça m’inspire la joie. Ce que je souhaite aux Africains, c’est de pas se laisser duper par tous ceux qui viennent imposer leur vision du monde. Attention au modèle dominant qui veut nous faire croire qu’il est l’unique modèle de développement. Le continent est immense, avec une diversité merveilleuse, fabuleuse… J’ai peur de l’uniformisation au sens large, c’est comme ça qu’on devient incapable de se remettre en question. Alors que la diversité, c’est la clé. Quand on rencontre quelqu’un de différent, qu’on s’intéresse à son fonctionnement, on peut alors se remettre en question. Cela nous change et nous apprend en même temps beaucoup sur notre identité. C’est tout l’intérêt de l’altérité. L’Afrique d’aujourd’hui c’est un cocktail d’une richesse incroyable. L’Afrique de demain, peut être le leader du vivre ensemble dans le respect des différences ?

Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi les spécificités de chaque pays, ça vous parle ? Un Festival Africain Contemporain à Bordeaux, ça vous inspire quoi ?
Fanta : Le projet Kélé est très important car il peut montrer ce que l’Europe ne connaît pas de l’Afrique. Même si cela existe, il est important de montrer aux gens que l’Afrique, c’est autre chose que la guerre et la faim.
Bien sûr, il y a un bel artisanat, mais le dépoussiérer et le montrer réinterprété par des créateurs actuels. Faisons découvrir également un peu de son extraordinaire richesse musicale ! Ce ne sont que des exemples. La diaspora africaine doit se mobiliser pour ce projet.

Hannah : An bé kélé, nous sommes 1, oui ! Un dans nos différences et nos similitudes. L’engagement de Miriya à travers les contes c’est aussi de faire voyager les savoirs et cultures, pour qu’ils se métissent de bouches à oreilles à bouches. Les contes nous enseignent les différences mais aussi et surtout ce qui nous réunit en tant qu’humain. C’est pourquoi le conte est universel.
Ce festival c’est l’occasion de montrer l’image d’une Afrique ouverte sur le monde et d’une Afrique plurielle encore trop ignoré. Je l’imagine comme un lieu d’expression et de rencontre, de partage et de découverte. S’il peut fédérer les gens alors tant mieux.

Vous avez un lieu Africain à nous recommander à Bordeaux ?
Hum on voit surtout des restaurants ! Sans hésiter, on t’envoie au Samanké, chez Pascal ! Sinon, chez Mami Wata , qui tient un food truck et également le restaurant La Brasse.
Voyons voir, il y a aussi chez Tatie Jeanne, place des Capucins, y avait le Yassa Golden, près de la Victoire, mais apparemment, il n’est plus là ou il a déménagé, et aussi chez Liam, Rue Notre-Dame aux Chartrons.

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth