On est ensemble ! / Portrait #10 : Michka et Dasha

On est ensemble ! / Portrait #10 : Michka et Dasha

On est ensemble ! / Portrait #10 : Michka et Dasha

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Aujourd’hui, Michka et Dasha nous parlent du Cameroun, de Russie et de Nouvelle-Calédonie. Et bien sûr du projet Maskali !

Bonjour ! Est-ce que vous pouvez vous présenter ?
Michka : Je m’appelle Michelle Yonga, mais j’adore qu’on m’appelle Michka ! Originaire du Cameroun, de l’ethnie d’origine juive Bamiléké, je suis arrivée en France il y a plus de 10 ans. Autodidacte, passionnée de cuisine, de mode et de lien social, j’ai créé en 2015 le projet Maskali, qui via une activité de traiteur, d’organisation d’événements et de vente de mes créations en vêtements wax, a pour objet de soutenir des causes qui me tiennent à coeur telles que des projets sanitaires au Cameroun. Au départ en 2015, je crée Maskali seule en auto-entrepreneur. En 2017, Sandrine Bies rejoint le projet en tant que membre fondateur et Maskali passe en statut d’association. Absente aujourd’hui, elle m’a chargée de retranscrire ses mots : “Une association est faite d’échanges et de partages, de rencontres et de projets. Avec Michelle Yonga, nous avons découvert des envies communes. La confluence de nos idées sur le partage de savoirs, sur la valeur sociale et humaine de nos projets nous a naturellement rapproché. La naissance d’une association nous a semblé une évidence.”

Dasha : Pour ma part, je suis née à Oulan-Oudé, non loin du Lac Baïkal en Sibérie. Je vis en France depuis maintenant 16 ans. Comédienne et musicienne de formation, je joue régulièrement sous mon nom, Dasha. J’ai rencontré Michka il y a quelques années et depuis, j’anime régulièrement les événements de Maskali avec mes concerts.

Qu’est-ce qui vous plaît à Bordeaux ?
Michka : Ce qui me plaît ici, c’est la force du réseau, les vies de quartier ! La ville est à la bonne taille, ce qui laisse la place à l’entraide et à plein de petits projets.

Michka, tu es donc chef-restaurateur et entrepreneur, quant à toi Dasha, tu es auteur-compositeur-interprète. Dans vos activités, qui se rejoignent dans Maskali, vous créez. C’est important pour vous la création, l’entrepreneuriat ?
Michka : Oui, c’était important pour moi d’être mon propre patron et surtout de faire enfin ce qui me plaisait. En France, c’était impossible pour moi de trouver du travail parce que dans tout ce que je sais faire aujourd’hui, je n’ai pas fait d’études pour ça. Sans diplômes, créer mon entreprise était donc le seul moyen d’accéder à un travail qui avait du sens pour moi.
Maskali a donc trois volets, l’activité de traiteur, avec Mishka Corner, celle de création de produits en tissu wax et enfin l’organisation d’événements. Je suis la fondatrice du projet, mais derrière moi, il y a toute une équipe ! Pour ma part, j’ai plusieurs casquettes : business développeuse, acheteuse, coordinatrice et organisatrice des événements. Concrètement, je suis la plupart du temps sur le terrain pour nous faire connaître, trouver des contrats sur l’activité traiteur, activer les ventes de nos créations, organiser les événements et coordonner au mieux tout le monde. J’assure aussi le voyage au Cameroun pour ramener le tissu wax avec Joris.
La force de Maskali c’est le rassemblement, l’autonomie financière, l’entraide, le lien, l’échange et la valorisation de tous. Je suis ravie car c’est éclectique ! D’ailleurs, ils ne sont pas là aujourd’hui mais avec nous, il y a Vivie Daninbadio, qui est Présidente, Joris Picot, Trésorier, Sylvie Labalette qui est couturière professionnelle, et aussi Sandrine Bies, qui est artiste peintre, professeur d’arts appliqués et fondatrice des associations Touche Art Tout (cours de peinture et de dessin autour des métiers d’art) et Culture Insoumise (mise en valeur des créateurs de notre région).

Dasha : Mon père, metteur en scène, a monté son propre théâtre – non public – à Oulan-Oudé. Il est débrouillard, entrepreneur, artiste… Depuis que je suis toute petite, je baigne dans cette ambiance et suis devenue une artiste à mon tour. Alors oui, création et entrepreneuriat sont une évidence pour moi !

 

Vous travaillez souvent seules, mais le projet Maskali est porteur d’une forte dimension collective : dans ses moyens d’actions, dans ses objectifs… C’est important pour vous ce lien social que vous créez ?
Michka : Alors, je te reprends tout de suite, non, on ne travaille pas souvent seules ! En fait, dans ma personnalité, il y a quelque chose de plus fort que moi, c’est de mettre en relation les uns avec les autres. Je viens d’une famille où j’ai été élevée dans un mode de vie selon lequel on n’a pas besoin de beaucoup de richesse matérielle pour vivre. Pour être heureux. Je sais me débrouiller, pour moi il n’y a pas de problème mais uniquement des solutions ! Et ces solutions, on finit toujours par les trouver en parlant à droite, à gauche, on glane des idées, des compétences… On n’a pas besoin de beaucoup, ce dont on a besoin, c’est des autres ! Je ne dis pas ça par altruisme, je pense vraiment que l’entraide profite à tout le monde.
Tu sais, j’ai géré pendant 3 ans de manière associative une petite boulangerie éclectique, sous la forme SARL, du côté de Saint-Genès. J’aimais mettre le côté humain en valeur en y organisant des événements, en y mettant des artistes à l’honneur… J’avais réussi à créer une petite vie de quartier autour de ce lieu, j’y organisais des événements… Les habitants étaient super contents, j’en suis fière !

Dasha : Les moyens d’actions de Maskali sont de rassembler les gens ; ses objectifs sont d’aider sur des projets tels que la santé au Cameroun. Je suis sensible à ces problématiques car, finalement, il y a beaucoup de points communs entre la Russie et le Cameroun : la pauvreté, le manque de moyens et des conditions climatiques difficiles créent une débrouillardise et une entraide qui sont universelles. Quand les premiers objectifs financiers de Maskali seront atteints sur les projets au Cameroun, peut-être que le projet d’aide suivant sera tourné vers la protection du Lac Baïkal. Mon père est un militant écologiste actif là-dessus. Le Baïkal est l’une des réserves naturelles d’eau douce les plus grandes au monde, et parmi les plus belles. Malheureusement, la pollution gagne du terrain et il faudrait agir avant qu’il ne soit trop tard.

Maskali, d’où vient ce nom ?
Michka : Il y a deux raisons à ce nom. D’abord, c’est le prénom d’une personne qui m’a marquée à un moment donné de ma vie. Entre 2007 et 2009, j’ai vécu en Nouvelle Calédonie, une expérience extraordinaire qui était un juste milieu entre la vie en Afrique et la vie en Europe. Chez les Kanaks, j’ai retrouvé des valeurs qui se rapprochaient beaucoup de celles des Africains et des Occidentaux qui vivent là-bas. Tout ça avec la sécurité de l’emploi, dans un cadre paradisiaque ! Là, au travail, une jeune femme, nommée Maskali, m’a profondément marquée, c’était ma chef ! Elle arrivait à diriger, du haut de son jeune âge, une équipe totalement hétéroclite de manière efficace, humaine et bienveillante.
Après, la deuxième raison, c’est que Maskali, c’est aussi le nom d’une petite île rattachée à Djibouti. Il évoque donc également l’Afrique.

Michka, tu as des origines camerounaises. Tu entretiens quel rapport avec ce pays aujourd’hui ?
Mes filles sont moitié bordelaises moitié camerounaises. J’ai décidé de rester basée dans la région jusqu’à leur majorité. Abigaël, la grande, me demande tout le temps de retourner au Cameroun où elle a déjà fait trois séjours et a été fortement marquée par son autre culture. C’est peut-être elle qui prendra la suite de Maskali, on ne sait jamais ! (rires) Gloria, la petite, me suivra peut-être dans le Pacifique si j’y retourne… Qui sait !

En tous cas, tu as le projet d’y revenir pour soutenir ce projet sanitaire avec Maskali ?
Oui, je compte bien revenir sur les traces de mon enfance avec ce projet !

Tu te sens « Africaine » ?
Oui, parce que mon éducation et de ce fait ma personnalité sont basées sur la débrouillardise, l’entraide et l’autodidactisme. Ce n’est pas, en fait, spécifiquement “africain” – Dasha disait que certains Russes sont comme ça – mais en tous cas, culturellement, ce ne sont pas les caractéristiques prévalentes chez la majorité des Bordelais.

L’Afrique d’aujourd’hui, vous la voyez comment ? Et celle de demain ?
Michka : Je la vois comme un potentiel énorme. Comme on le disait, débrouillardise et autodidactisme sont les maîtres mots. Mais il y a encore un certain nombre de freins à lever. Et parmi ces freins, il y a un meilleur accès à la santé pour tous ! Tu te rends compte, mon papa est entré à l’hôpital pour une opération bénigne, et il y est décédé. Je ne reviens pas dessus, mais ça me rend folle de rage. Ce sont les malades qui ont de l’argent qui sont soignés en premier, et bien mieux que les autres.

Chez Kélé on a envie de faire changer de regard sur l’Afrique, de montrer une Afrique positive, contemporaine, innovante, de montrer aussi les spécificités de chaque pays. Un Festival Africain Contemporain à Bordeaux, vous en pensez quoi ?
Michka : Je trouve que ce qui est super dans ce projet, c’est qu’il implique des gens directement concernés, des Noirs ou bien des boucanés [nb : désigne la viande ou le poisson séché au Cameroun, qui, blanche, est devenue noire], des Blancs comme Noirs à l’intérieur ! Je connais beaucoup de projets en rapport avec l’Afrique, mais très peu qui ont dès le départ intégrés des gens de la diaspora et acteurs associatifs majeurs. Chapeau !

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth