On est ensemble ! / Portrait #1 : Yudimah

On est ensemble ! / Portrait #1 : Yudimah

On est ensemble ! / Portrait #1 : Yudimah

Pour Kélé, Elisabeth et Emma partent à la rencontre de l’Afrique à Bordeaux. Aux gens que nous croisons, nous leur demandons qui ils sont individuellement (kélé = un, en langue bambara du Mali) mais aussi le ou les projets qu’ils portent de manière plus collective (an bè kélé = nous sommes un / on est ensemble). Parfois le « je » et le « nous » peuvent aussi se superposer.

Ces rencontres, c’est l’occasion pour Kélé de faire connaître une personne, une association, une entreprise, un groupe de musique, un restaurant, un lieu, un évènement, une initiative… Et c’est aussi l’occasion de rassembler autour de notre projet collectif : un Festival Africain Contemporain à Bordeaux en 2018.

Pour lancer cette série de portraits, c’est Matthieu (aka Yudimah) qui s’est prêté à nos questions !

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Bonjour ! Qui es-tu ?
Bonjour ! Je suis Matthieu, 23 ans, bordelais. J’ai créé en 2016 l’association Butterfly King, dont le champ d’action est le développement socio-culturel en France ainsi que le soutien aux enfants défavorisés au Congo.

D’où viens-tu, quel est ton parcours ?
J’ai une formation d’ingénieur du son et à la rentrée en Septembre 2017, je vais démarrer un BPJEPS – Brevet Professionnel de la Jeunesse, de l’Éducation Populaire et du Sport afin de devenir éducateur dans le domaine socio-culturel.
Né à Bordeaux, je suis le dernier d’une fratrie franco-congolaise. Je suis métis, alors on me demande souvent en voyant ma couleur de peau, mais d’où tu viens ? Et moi je réponds, de Bordeaux…
Ma connaissance du Congo, elle est très partielle. Je n’y suis encore jamais allé. Pour moi, ce sont des chiffres, des faits, des récits familiaux. Je rêve d’y aller mais je n’en ai pas encore eu l’occasion.
Nous les métis, on a parfois l’impression d’avoir “le cul entre deux chaises” : ici, on est “noir”, et là-bas, on est “blanc”. En fait, on est tout le temps “l’autre”, “l’étranger” ! Notre identité, notre culture, on doit s’accrocher pour l’inventer. On est un mélange. Cela dit, selon moi, on est tous des mélanges, et c’est ça qui nous rend riches. Ça devrait élever le débat, alors qu’en ce moment, on voit la peur de l’autre qui monte. Surtout qu’il y a métis et métis : les “métis” de peau qui sont nés en France comme moi sont sûrement moins “métissés” culturellement parlant que toi, si par exemple, tu es français sur le passeport mais que tu as vécu 10 ans ailleurs ! A méditer…

Qu’est-ce qui te plaît à Bordeaux ?
Il y fait bon vivre. La ville est suffisamment dynamique et en même temps, on a le temps de respirer, de s’aérer ! Pour monter une asso, ce qui est super ici, c’est que le milieu associatif n’est pas saturé, on peut y faire sa place. Mais le revers de la médaille, c’est qu’en face, dans mes démarches, je me suis parfois senti un peu perdu ! A l’époque, j’aurais aimé plus rapidement savoir à qui m’adresser, à qui poser mes questions.

Tu es donc auteur-compositeur et chanteur, depuis peu sous le nom de Yudimah (Leizy BK avant). Ça fait longtemps que tu fais de la musique ?
Je chante depuis 7 ans maintenant ; je compose mes textes et mes instrus. Ce qui me plaît dans ce domaine, c’est transmettre l’énergie d’un texte assorti à une couleur musicale particulière. Je suis influencé par de nombreux artistes afro-américains, J. Cole, Ryan Leslie, JMSN, Kendrick Lamar… mais aussi par des artistes français tels que Disiz et Youssoupha. Concernant la musique congolaise, il y a Zaiko, Koffi Olomidé, Tabu Ley Rochereau, Papa Wemba, Extramusica.
J’ai sorti un premier album courant 2016 : The Crown. J’ai tout réalisé seul : création, enregistrement, production, et distribution. Laborieux mais formateur !
En ce moment, je viens de terminer l’enregistrement de mon deuxième album, The Kingdom. Sa sortie est imminente ! L’album sera disponible en digital sur toutes les plateformes de streaming et en vente à prix libre sur Bandcamp. (Interview réalisée avant la sortie de l’album).

Cette passion de la musique, comment as-tu réussi à l’articuler avec ton association Butterfly King ? Cette dimension collective autour de ton projet, c’était important pour toi, c’était difficile à mettre en oeuvre ?
Cette compétence de musicien, elle est venue naturellement au coeur de mon projet d’association de développement culturel. Enfin je dis “naturellement”, mais bon, ça a été le fruit d’un long processus et d’un certain questionnement ! (rires).
Je m’explique. Ma connaissance du Congo est très partielle, mais quelque part, j’ai un lien inconscient fort avec ce pays. Depuis un certain temps, j’ai le sentiment d’une dette envers lui : j’ai eu la chance de naître et de grandir dans de bonnes conditions. Là-bas, je n’aurais sans doute pas pu en dire autant. A cela s’ajoute le fait que – et c’est là la véritable injustice – souvent, nous, les pays riches, sommes à l’origine de ces inégalités. Repensons à la situation des enfants là-bas. L’instabilité du Congo fait qu’aujourd’hui, il y a plein d’enfants soldats. Il y a aussi un grand nombre d’enfants contraints de travailler dans les mines de coltan (colombite-tantalite), le matériau nécessaire à la fabrication des téléphones mobiles. Le Congo en détient 80% des réserves mondiales. Je ne dis pas que les pays occidentaux sont responsables de tout, mais le rapport de force est déséquilibré et ne respecte pas l’économie locale.

Bref. A un moment donné, j’ai eu un flash et je me suis dit “Pourquoi ne pas faire ce que j’aime tout en essayant de rendre un peu ce que l’on m’a donné ?” Mettre la musique comme moteur de ce projet m’est apparu comme une évidence.
Donc, aujourd’hui, la musique est au coeur de mon association Butterfly King, qui a trois objectifs :
– Envers un public de scolaires de la région bordelaise, lutter contre le décrochage scolaire en travaillant sur la confiance en soi et la créativité : la musique aidant au développement du cerveau et de la personnalité.
– Envers le public français, sensibiliser à la situation des enfants au Congo. Concrètement, organiser des soirées caritatives aux cours desquelles je peux jouer de la musique et rassembler d’autres artistes ; ces soirées sont le moyen d’expliquer le sort des enfants du Congo au public.
– Récolter des fonds afin de financer des petits projets destinés à la réinsertion des enfants accidentés de la vie au Congo : enfants soldats, enfants des rues ou ceux qui travaillent dans les mines de coltan. Je collecte des fonds grâce à l’entrée des soirées caritatives mais également grâce à mon 1er album, The Crown (2016), que je vends à prix libre à la sortie de mes concerts et parfois aussi dans la rue.
Aujourd’hui, un étudiant de DUT Carrières Sociales a partiellement fait de cet objectif son projet de fin d’études en organisant une soirée-concert caritatif à la Rock School Barbey. L’ensemble des bénéfices a totalement été reversé à BK, soit 550€ ! J’espère que mon 2e album me permettra d’en faire au moins autant.

Concrètement, les fonds récoltés sont en ce moment destinés à un projet d’aménagement d’une cuisine au sein d’une école déjà construite par l’association SOS Enfants. Cet école comporte un atelier de menuiserie, afin de les former à un vrai métier, et ce pour éviter un ré-embrigadement en tant qu’enfant soldat. Le manque de cuisine, c’est un détail idiot qui a mis le projet en l’air. C’est tout bête, mais la plupart des enfants rentrent chez eux le midi et ne reviennent pas l’après-midi. Sans cuisine, cette école va finir par perdre son attractivité. Le besoin a été chiffré à 10 000€.

Parlons du nom de ton association, Butterfly King, d’où vient-il ?
Pour moi, le papillon est l’être qui se rapproche le plus de l’homme. Ils ont tous deux une grande fragilité ainsi qu’une brièveté de leur existence. Il ne faut jamais oublier qu’on peut faire de grandes choses mais qu’on est presque insignifiants à l’échelle de l’univers.

Tu as donc des origines congolaises. Quel rapport entretiens-tu avec ce pays ?
Quelque chose me gêne pour te répondre. Tant que je ne m’y rendrai pas, je ne me sentirai pas légitime pour en parler. Je ne sais pas comment aborder ce pays de manière personnelle pour le moment !

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L’Afrique d’aujourd’hui, tu la vois comment ? Et celle de demain ?

Pour moi, le continent africain représente les racines du monde entier. Dans tous les sens du terme. Pour arriver à l’Afrique de demain, il y a tout à faire. S’il n’y avait pas eu la colonisation et ses conséquences, ce serait la première puissance mondiale. Son sol et son sous-sol sont riches, sa population est conséquente. Elle a les moyens d’y parvenir ! A condition qu’on lui rende un peu plus ce qu’elle possède…

Interview réalisée pour Kélé par Elisabeth et Emma